Dangote relance sa plainte contre le Nigeria sur les carburants importés

A detailed view of industrial pipelines in a Saudi Arabian factory setting.Photo : Mumtaz Niazi / Pexels

La bataille pour le contrôle du marché nigérian des carburants connaît un nouveau rebondissement. Aliko Dangote, première fortune africaine et propriétaire de la plus grande raffinerie du continent, a réactivé une plainte visant les autorités fédérales du Nigeria ainsi que plusieurs importateurs de produits pétroliers raffinés. L’industriel reproche à l’État de tolérer des importations massives d’essence et de gasoil, alors même que la raffinerie de Lekki dispose d’une capacité installée de 650 000 barils par jour, suffisante pour couvrir l’essentiel de la demande domestique.

Une raffinerie géante en quête de débouchés

Inaugurée en grande pompe et présentée comme la pierre angulaire de la souveraineté énergétique nigériane, l’installation de Lekki peine encore à imposer sa production sur un marché historiquement dépendant des importations. La structure d’approvisionnement du pays demeure paradoxale : premier producteur africain de brut, le Nigeria a longtemps exporté son pétrole pour réimporter des produits raffinés, faute de capacités locales fonctionnelles. L’entrée en service progressive de la raffinerie Dangote devait inverser cette équation.

Or, selon le groupe, des opérateurs continuent d’écouler sur le marché intérieur des cargaisons d’essence et de diesel achetées à l’étranger, parfois à des prix inférieurs ou de qualité jugée non conforme aux nouvelles normes locales. Le contentieux porte sur les licences d’importation délivrées par les régulateurs, notamment la Nigerian Midstream and Downstream Petroleum Regulatory Authority (NMDPRA). Dangote estime que ces autorisations contreviennent à l’esprit du Petroleum Industry Act de 2021, qui privilégie en théorie l’approvisionnement local lorsque les capacités existent.

Un bras de fer aux ramifications politiques

La plainte avait été déposée une première fois, puis suspendue, avant d’être réactivée. Ce nouvel épisode judiciaire intervient dans un climat de tensions croissantes entre l’industriel et certains segments de l’appareil d’État. Plusieurs régulateurs ont, par le passé, reproché à la raffinerie de Lekki une volonté supposée de monopole, susceptible de fragiliser la concurrence et de peser sur les prix à la pompe. Dangote, lui, défend une logique industrielle : sans verrouillage du marché intérieur, l’amortissement de son investissement, estimé à plus de 20 milliards de dollars, devient hasardeux.

Le débat oppose deux visions de la sécurité énergétique. D’un côté, ceux qui plaident pour la préférence nationale et la consolidation d’un champion industriel africain capable de rivaliser avec les majors. De l’autre, les défenseurs d’un marché ouvert, qui redoutent qu’une position dominante de la raffinerie n’aboutisse à une rente privée subventionnée par le consommateur nigérian. La Nigerian National Petroleum Company Limited (NNPCL), à la fois actionnaire minoritaire de la raffinerie et acteur central des circuits d’importation, se retrouve dans une posture inconfortable.

Des enjeux régionaux au-delà du Nigeria

L’issue de cette procédure dépasse les frontières nigérianes. Plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, dont le Ghana, le Togo, le Bénin et le Cameroun, comptent sur la production de Lekki pour réduire leur dépendance aux carburants européens, souvent d’une qualité contestée. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a, ces dernières années, durci ses normes de soufre dans les carburants commercialisés sur le marché régional, ouvrant un débouché naturel pour une raffinerie aux standards modernes.

Reste que la viabilité du modèle dépend d’un volume suffisant écoulé sur le marché domestique. Le bras de fer engagé par Dangote constitue donc autant un combat juridique qu’une bataille pour la crédibilité de l’industrie pétrolière africaine. Les analystes du secteur observent que la suppression progressive des subventions à l’essence, décidée par le président Bola Tinubu en mai 2023, devait théoriquement aligner les prix sur la production locale. Dans les faits, la concurrence des importations brouille encore le signal-prix.

Pour les marchés financiers, l’épilogue de cette affaire orientera la perception du risque réglementaire au Nigeria. Une décision favorable à la raffinerie renforcerait l’attractivité du pays pour les investissements industriels lourds. Une issue défavorable, à l’inverse, signalerait la persistance d’arbitrages politiques au détriment de la prévisibilité économique. Selon Financial Afrik, la procédure pourrait connaître ses prochaines étapes décisives dans les semaines à venir.

Pour aller plus loin

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Moussa Kéita
Spécialiste des matières premières et de la transition énergétique, Moussa Kéita suit les filières pétrolières, gazières et minières africaines. Il s'intéresse particulièrement à la gouvernance des ressources extractives, aux nouveaux projets d'hydrogène vert et aux tensions géopolitiques autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le lithium.

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