Gazoduc transsaharien : Alger, Abuja et Niamey lancent le chantier

A caution sign for gas pipeline amidst a field of blooming lavender with cloudy skies.Photo : Joshua Brown / Pexels

Le projet de gazoduc transsaharien (TSGP) est entré jeudi 4 juin dans une phase opérationnelle. Réunis dans la wilaya d’Adrar, en plein désert algérien, les ministres des Hydrocarbures d’Algérie, du Niger et du Nigeria ont scellé le lancement des travaux d’une infrastructure stratégique attendue depuis plus de deux décennies. L’ouvrage, l’un des plus ambitieux du continent, doit relier les champs gaziers du delta du Niger aux terminaux algériens de la Méditerranée, ouvrant un débouché direct vers le marché européen.

Un corridor énergétique de 4 000 kilomètres entre le Nigeria et l’Algérie

Le tracé du gazoduc transsaharien traversera trois États sur plus de 4 000 kilomètres, depuis Warri, dans le sud du Nigeria, jusqu’à Hassi R’Mel en Algérie, en passant par le territoire nigérien. À l’arrivée, le gaz pourra emprunter les infrastructures d’exportation existantes vers l’Italie et l’Espagne, déjà reliées au réseau algérien par les conduites Medgaz et Transmed. La capacité visée se situe autour de 30 milliards de mètres cubes par an, un volume susceptible de peser sur la diversification de l’approvisionnement européen.

Le chantier a longtemps figuré dans les cartons des compagnies nationales Sonatrach et NNPC, sans jamais franchir le seuil d’une mise en œuvre concrète. La signature initiale d’un mémorandum entre Abuja et Alger remonte à 2002, suivie d’un accord intergouvernemental en 2009. Insécurité dans le Sahel, tensions diplomatiques entre Niamey et ses voisins, fluctuations du marché gazier mondial : les obstacles se sont succédé, repoussant à chaque fois l’horizon de réalisation.

La crise pétrolière comme catalyseur stratégique

La conjoncture énergétique actuelle agit en accélérateur. La recomposition des flux gaziers consécutive aux tensions russo-européennes a redonné une centralité aux corridors sud-méditerranéens. L’Algérie, devenue premier fournisseur de gaz de l’Italie, cherche à consolider son rôle de hub gazier régional. Pour le Nigeria, premier détenteur de réserves prouvées du continent avec plus de 200 000 milliards de pieds cubes, le projet offre une voie d’évacuation alternative à un secteur amont fragilisé par le vol industriel de brut et la baisse de la production.

Le contexte politique a également évolué. La normalisation progressive des relations entre Alger et Niamey, après la période de tensions liée au coup d’État de juillet 2023, a libéré le tronçon nigérien, longtemps considéré comme le maillon faible du dispositif. Le Niger, qui exploite désormais ses propres ressources pétrolières via l’oléoduc reliant Agadem au port béninois de Sèmè, voit dans le TSGP une source potentielle de droits de transit et un levier de désenclavement énergétique.

Le financement, principal point d’interrogation

Reste l’équation financière, qui demeure le principal point d’achoppement. Le coût global du gazoduc transsaharien est estimé, selon les évaluations disponibles, à une fourchette comprise entre 13 et 20 milliards de dollars. Aucun tour de table définitif n’a été annoncé à Adrar, et les trois États n’ont pas encore détaillé la répartition des engagements entre les compagnies nationales, les bailleurs multilatéraux et les éventuels partenaires industriels européens ou asiatiques.

Plusieurs incertitudes pèsent sur la rentabilité de long terme. La trajectoire de décarbonation européenne, qui prévoit une baisse structurelle de la demande gazière à horizon 2040, interroge le calendrier d’amortissement d’un actif dont la durée de vie dépasse trente ans. Les compagnies pétrolières internationales, sollicitées pour cofinancer le projet, conditionnent traditionnellement leur engagement à la stabilité réglementaire et sécuritaire des zones traversées. Or le corridor sahélien reste exposé à l’activisme de groupes armés et aux soubresauts politiques.

Le projet entre néanmoins en concurrence directe avec le gazoduc Nigeria-Maroc, soutenu par Rabat et la Cedeao, qui propose un tracé sous-marin longeant la côte ouest-africaine. Les deux initiatives, longtemps présentées comme rivales, illustrent la bataille d’influence pour le contrôle des futurs corridors gaziers africains. Le lancement officiel d’Adrar place désormais l’axe Alger-Abuja en position avancée, sans pour autant clore le dossier des financements ni celui des garanties de sécurité. Selon RFI Afrique.

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Moussa Kéita
Spécialiste des matières premières et de la transition énergétique, Moussa Kéita suit les filières pétrolières, gazières et minières africaines. Il s'intéresse particulièrement à la gouvernance des ressources extractives, aux nouveaux projets d'hydrogène vert et aux tensions géopolitiques autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le lithium.

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