La BEAC veut lancer un franc CFA numérique face aux stablecoins

Street view in Brasilia featuring the Central Bank of Brazil under a vibrant sky.Photo : Matheus Natan / Pexels

La Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) veut imposer sa propre réponse à la déferlante des stablecoins. Plutôt que d’ouvrir la zone CEMAC aux jetons numériques privés adossés au dollar, l’institut d’émission privilégie la création d’un franc CFA numérique, calibré à parité stricte sur la monnaie en circulation. Cette orientation a été formalisée vendredi dernier à Dakar, lors d’une conférence internationale organisée par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) sur les crypto-actifs et l’innovation financière.

Le gouverneur Yvon Sana Bangui a posé le principe en termes politiques autant que techniques. « Nous n’aurons qu’une parité : un franc CFA, un franc CFA numérique, adapté au cadre de coopération existant. C’est une question de souveraineté monétaire au niveau de la zone CEMAC », a-t-il déclaré devant la table ronde des gouverneurs. Le message est sans ambiguïté : pas de seconde monnaie de fait sur le territoire des six pays membres.

Une digue contre la dollarisation numérique de la CEMAC

Le contexte international pèse lourd dans cette inflexion. Aux États-Unis, le GENIUS Act vient de fournir un cadre juridique aux stablecoins de paiement. En Europe, le règlement MiCA encadre depuis plusieurs mois les émetteurs de jetons adossés à des devises. Pour le Cameroun, le Gabon, le Tchad, le Congo, la Guinée équatoriale et la République centrafricaine, qui partagent une convention de convertibilité avec le Trésor français, l’irruption massive de jetons en dollar dans les paiements quotidiens reviendrait à laisser s’installer une devise parallèle, hors du contrôle de la banque centrale.

La mécanique redoutée est connue. Pour alimenter des portefeuilles numériques le plus souvent hébergés à l’étranger, les résidents devraient mobiliser des devises, accentuant la pression sur des réserves déjà tendues. À fin 2024, les avoirs extérieurs de la CEMAC étaient évalués à environ 11,3 milliards de dollars, soit 4,2 mois d’importations, en deçà du seuil de cinq mois généralement recommandé par le Fonds monétaire international (FMI). Dans cette équation, chaque flux capté par un stablecoin échappe aux canaux par lesquels la BEAC pilote la liquidité bancaire et les taux directeurs.

Concrètement, l’institution monétaire travaille déjà avec le FMI à l’élaboration d’un cadre réglementaire sous-régional. En février, un atelier de transfert de compétences avait associé la Commission bancaire de l’Afrique centrale (COBAC) et la Commission de surveillance du marché financier, afin de poser les fondations d’une régulation commune des crypto-actifs. La publication du dispositif est attendue cette année.

Nairobi et Freetown explorent d’autres voies

L’option défendue par la BEAC tranche avec celle adoptée par d’autres banques centrales africaines. À Dakar, le gouverneur de la Central Bank of Kenya, Kamau Thugge, a détaillé la trajectoire kényane, structurée autour du Virtual Asset Service Providers Act, dont les textes d’application sont attendus dans les prochaines semaines. Les émetteurs de stablecoins seront soumis aux exigences de capital les plus strictes parmi les prestataires d’actifs virtuels, devront constituer des réserves au ratio de un pour un, dont 30 % au moins en dépôts bancaires, et garantir un droit de rachat à vue. Une logique d’intégration plutôt que d’éviction, cohérente avec une économie où le paiement mobile irrigue déjà l’essentiel des usages.

La Sierra Leone, elle, avance plus prudemment. Son gouverneur Ibrahim Stevens a confirmé l’évaluation d’un cadre d’autorisation, avec l’assistance technique du FMI. Le pays sort à peine d’un épisode d’instabilité aiguë : après un pic d’inflation à 54 % en octobre 2023, la hausse des prix est repassée sous 5 % en avril 2025. Freetown veut éviter qu’un nouvel instrument numérique ne fragilise un équilibre encore récent.

Qui contrôlera la monnaie numérique africaine demain

L’urgence n’est plus théorique. Dans plusieurs économies du continent, les stablecoins servent déjà à conserver de la valeur ou à fluidifier des paiements transfrontaliers. Au sein de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), l’USDT de Tether s’est imposé comme actif de transition pour les commerçants traitant avec la Chine ou le Golfe, contournant les contraintes de change. La BEAC observe ces pratiques et veut accélérer son propre calendrier, le FMI lui-même plaidant pour la régulation plutôt que l’interdiction.

Reste l’épreuve de la mise en œuvre. La banque centrale étudie depuis plusieurs années l’hypothèse d’une monnaie numérique souveraine sans avoir encore franchi le pas opérationnel. Pour l’Afrique centrale, la véritable bataille ne porte plus sur le principe de la régulation, mais sur l’identité de l’émetteur qui dominera demain les paiements numériques : la banque centrale ou des opérateurs privés adossés aux grandes devises internationales. Selon Investir au Cameroun, le cadre sous-régional applicable aux crypto-actifs en CEMAC est attendu dans les prochains mois.

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About the Author

Aïcha Diallo
Journaliste financière, Aïcha Diallo couvre les marchés de capitaux ouest-africains, le secteur bancaire et le paiement mobile. Diplômée en finance d'une grande école de commerce, elle a travaillé dans l'analyse économique avant de se consacrer au journalisme. Elle décrypte les stratégies des groupes bancaires panafricains et les décisions des régulateurs régionaux.

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