La commémoration du 17 octobre 1961 organisée par l’Armée nationale populaire (ANP) algérienne a pris cette année une tonalité nettement politique. L’institution militaire, pilier de l’État algérien, a honoré la mémoire des Algériens tombés sous les coups de la police parisienne il y a soixante-quatre ans, lorsqu’une manifestation pacifique contre le couvre-feu discriminatoire imposé aux travailleurs nord-africains fut noyée dans le sang au cœur de la capitale française. Le geste, hautement symbolique, intervient à un moment où la relation entre Alger et Paris est entrée dans une phase de glaciation inédite depuis plus d’une décennie.
Un épisode historique dont le bilan reste disputé
La répression déclenchée dans la soirée du 17 octobre 1961 par la préfecture de police de Paris, alors dirigée par Maurice Papon, visait une manifestation convoquée par la Fédération de France du Front de libération nationale (FLN). Plusieurs dizaines de milliers d’Algériens avaient défilé pacifiquement pour protester contre un couvre-feu racial qui leur était spécifiquement imposé. Le bilan officiel français longtemps retenu évoquait trois morts, chiffre démenti par les travaux ultérieurs d’historiens comme Jean-Luc Einaudi, qui estiment le nombre de victimes entre 100 et 300, par noyade dans la Seine, étranglement ou passage à tabac.
Du côté algérien, les autorités ont toujours maintenu une évaluation plus lourde et inscrit cette date au panthéon des dates fondatrices de la lutte nationale. Depuis 1968, le 17 octobre est officiellement célébré en Algérie comme la Journée nationale de l’émigration. L’implication de l’ANP dans la cérémonie, et non d’un simple ministère technique, confère à l’exercice une dimension d’État qui dépasse le registre strictement commémoratif.
Une mémoire instrumentalisée au service d’un rapport de force
Le choix du calendrier n’est pas neutre. Depuis l’été 2024 et la reconnaissance par Emmanuel Macron de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, les relations algéro-françaises se sont dégradées à un rythme accéléré. Le rappel de l’ambassadeur algérien à Paris, la suspension de plusieurs canaux de coopération et l’affaire de l’écrivain Boualem Sansal, condamné à Alger en mars 2025, ont transformé un désaccord diplomatique en véritable rupture de confiance. Dans ce contexte, chaque anniversaire mémoriel devient un levier politique.
La France a connu une évolution lente sur ce dossier. En 2012, François Hollande avait reconnu la sanglante répression du 17 octobre 1961 ; en 2021, Emmanuel Macron avait qualifié les faits de crimes inexcusables pour la République, sans toutefois employer les mots de « crime d’État » attendus par Alger. Pour les autorités algériennes, ces reconnaissances successives demeurent partielles. La commission mixte d’historiens installée en 2022 pour travailler sur la mémoire commune, co-présidée par Benjamin Stora et Mohamed El Korso, n’a produit à ce jour que des avancées limitées, et ses travaux semblent aujourd’hui suspendus.
L’armée, gardienne du récit national
Que l’ANP prenne en charge, de manière visible, l’hommage aux victimes du 17 octobre 1961 confirme le rôle central qu’elle entend jouer dans la construction du récit national. Cette posture s’inscrit dans la continuité de la doctrine affichée par le chef d’état-major, le général Saïd Chanegriha, qui multiplie depuis plusieurs mois les références à la lutte de libération et à la défense de la souveraineté nationale. L’institution militaire se positionne ainsi comme la gardienne d’une mémoire officielle non négociable, à rebours de toute tentation d’apaisement rapide avec l’ancienne puissance coloniale.
Pour les décideurs économiques et diplomatiques des deux rives de la Méditerranée, le signal est clair. La question mémorielle n’est pas un contentieux périphérique susceptible d’être réglé par des gestes symboliques épars : elle structure désormais la grille de lecture algérienne de la relation avec Paris. Les dossiers de coopération énergétique, migratoire ou sécuritaire, qui lient étroitement les deux pays, resteront exposés à cette variable aussi longtemps qu’une reconnaissance jugée suffisante par Alger ne sera pas intervenue. Soixante-quatre ans après les faits, le 17 octobre 1961 n’appartient toujours pas au passé.
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