La CEDEAO et l’AES relancent le dialogue sur un cadre commun

A woman crosses a busy street in Jos, Nigeria, amidst traffic and roadside billboards.Photo : Barnabas Sani / Pexels

La reprise d’un dialogue formel entre la CEDEAO et l’Alliance des États du Sahel (AES) marque un tournant pragmatique. Réunis en format ministériel, les représentants des deux organisations ont posé les bases d’un futur accord-cadre de coopération, censé organiser les relations entre le bloc ouest-africain historique et la confédération formée par Bamako, Ouagadougou et Niamey. L’enjeu dépasse la diplomatie institutionnelle : il touche à la vie quotidienne de plus de 400 millions de personnes et à l’économie réelle d’un espace jusqu’ici intégré.

Un dialogue CEDEAO-AES relancé après une année de rupture

La rencontre intervient alors que le retrait des trois États sahéliens de la Communauté économique ouest-africaine est devenu effectif en janvier 2025, au terme d’un préavis d’un an prévu par les textes communautaires. Entre-temps, l’AES a franchi plusieurs étapes de consolidation : traité de confédération signé à Niamey en juillet 2024, création d’une force conjointe, projet de passeport commun et annonce d’une taxe de 0,5 % sur les importations extracommunautaires pour financer ses institutions.

Face à cette dynamique, la CEDEAO a opté pour une ligne de maintien du lien plutôt que pour une politique de rupture sèche. Dès son sommet de décembre 2024, l’organisation avait acté le principe d’un régime transitoire préservant la libre circulation des personnes, des biens et des services avec les trois pays sortants, ainsi que la reconnaissance des passeports communautaires existants. Le cadre négocié aujourd’hui doit transformer ces décisions unilatérales en engagements réciproques.

Les enjeux économiques d’un futur accord-cadre

Le périmètre probable du texte en préparation couvre quatre champs sensibles : la circulation des biens et des personnes, l’union douanière, la coopération sécuritaire et les flux financiers. Chacun pèse lourd. Les échanges intracommunautaires de la CEDEAO représentent environ 12 % du commerce total de ses membres, un ratio déjà faible mais stratégique pour les enclavés que sont le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Ces trois pays dépendent des corridors d’Abidjan, de Lomé, de Tema, de Cotonou et de Dakar pour l’essentiel de leurs importations, du carburant aux biens de consommation.

Un retour à des droits de douane de droit commun, estimés à une moyenne pondérée de 12 % dans le tarif extérieur commun ouest-africain, renchérirait mécaniquement le coût de la vie dans des pays où l’inflation annuelle a oscillé entre 2 % et 4 % en 2024 selon la BCEAO. Les opérateurs maliens, burkinabè et nigériens, longtemps habitués à opérer sans formalités douanières au sein du bloc régional, scrutent la nature précise du régime préférentiel qui leur sera consenti.

La question monétaire reste la plus délicate. Les trois pays de l’AES partagent le franc CFA avec cinq autres États ouest-africains au sein de l’UEMOA, elle-même distincte de la CEDEAO mais imbriquée dans son écosystème. Un divorce monétaire, évoqué par les autorités de transition sahéliennes, aurait des conséquences bien plus profondes qu’un simple retrait politique.

Sécurité et libre circulation, les lignes de crête

La coopération sécuritaire constitue l’autre point d’équilibre. Les groupes armés actifs dans le Liptako-Gourma ne connaissent pas de frontières, et les attaques frappent indistinctement les territoires de l’AES et ceux de leurs voisins côtiers du bloc ouest-africain, notamment le Bénin, le Togo et le nord de la Côte d’Ivoire. Le partage de renseignement, la coordination des opérations transfrontalières et la gestion des réfugiés exigent un cadre juridique minimal, que l’accord envisagé pourrait fournir.

Reste la libre circulation des personnes, pilier identitaire de l’intégration ouest-africaine depuis le protocole de 1979. Près de huit millions de ressortissants des trois pays sahéliens vivraient dans les autres États membres historiques, principalement en Côte d’Ivoire, au Nigeria, au Sénégal et au Ghana. Toute entrave à leur mobilité, à leur droit au travail ou aux transferts de fonds qu’ils effectuent vers leurs familles produirait des effets sociaux immédiats.

La négociation qui s’ouvre déterminera donc moins un partenariat diplomatique qu’un contrat de voisinage. Son succès se mesurera à la capacité des deux organisations à traduire les principes politiques en règles techniques opposables, dans un calendrier compatible avec les besoins immédiats des économies concernées.

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Kouadio N'Guessan
Correspondant diplomatique, Kouadio N'Guessan suit les sommets africains, les négociations multilatérales et les relations bilatérales entre États du continent. Ancien attaché de presse dans une mission diplomatique, il apporte une connaissance fine des coulisses institutionnelles de la CEDEAO, de l'Union africaine et des partenariats Sud-Sud.

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