Le président de la transition gabonaise Brice Clotaire Oligui Nguema affiche une ambition désormais clairement assumée : faire entrer l’État gabonais au capital d’Eramet, la multinationale minière française cotée à Paris. Cette démarche prolonge une stratégie de remontée en puissance dans la chaîne de valeur du manganèse, dont le Gabon est l’un des premiers producteurs mondiaux. Libreville détient d’ores et déjà 29 % de la Compagnie minière de l’Ogooué (Comilog), filiale gabonaise du groupe qui exploite le gisement de Moanda, dans la province du Haut-Ogooué.
Une montée au capital pour sécuriser la rente manganèse
L’enjeu pour les autorités gabonaises dépasse la simple participation financière. En s’invitant à la table du conseil d’administration de la société mère, l’État cherche à influer directement sur les arbitrages industriels et commerciaux d’un groupe dont l’activité gabonaise pèse lourdement dans les comptes. Le manganèse extrait à Moanda alimente une part substantielle de la production sidérurgique mondiale, ce minerai entrant dans la composition des aciers à haute résistance et, plus récemment, des batteries lithium-ion destinées à la mobilité électrique.
L’opération envisagée s’inscrit dans une logique plus large de souveraineté sur les ressources extractives, observable depuis le changement de régime intervenu en août 2023. Les autorités issues du Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI) entendent réviser les équilibres hérités de la période Bongo, dans laquelle Eramet bénéficiait d’une position dominante dans l’est gabonais. La participation directe au capital parisien offrirait à Libreville une visibilité sur la stratégie globale du groupe, ses investissements en Indonésie, en Argentine et en Nouvelle-Calédonie, et l’allocation de ses flux financiers.
Transformation locale : le nœud industriel de Moanda
Au-delà de la gouvernance, la doctrine économique du président Oligui Nguema repose sur un mot d’ordre : transformer davantage sur place. Le manganèse gabonais quitte aujourd’hui le pays essentiellement sous forme brute ou de produits semi-finis, malgré l’existence du Complexe métallurgique de Moanda inauguré en 2015, qui produit du silicomanganèse et du manganèse métal. Les capacités installées restent toutefois en deçà du potentiel d’un site qui concentre une part significative des réserves mondiales à haute teneur.
Faire monter Libreville au capital d’Eramet permettrait, dans l’esprit de l’exécutif gabonais, d’arracher des engagements fermes sur de nouveaux investissements industriels en aval. Concrètement, il s’agit d’orienter une fraction plus importante de la production vers des unités de transformation locales, créatrices d’emplois qualifiés et de recettes fiscales additionnelles. Cette logique rejoint celle adoptée par plusieurs producteurs miniers africains, de la Guinée à la République démocratique du Congo, soucieux de capter une part accrue de la valeur ajoutée des chaînes minérales mondiales.
Un dossier diplomatique sensible avec Paris
L’entrée d’un État africain au tour de table d’un fleuron coté à Paris ne relève pas du seul calcul boursier. Eramet, dont l’État français est actionnaire de référence à travers l’Agence des participations de l’État et le Fonds stratégique d’investissement, constitue un actif jugé stratégique par les autorités françaises, notamment pour la sécurisation de l’approvisionnement en métaux critiques. Toute recomposition du capital impliquerait donc des discussions à haut niveau entre Libreville et Paris, dans un contexte régional où l’influence française en Afrique centrale demeure scrutée.
Le calendrier précis de l’opération, son volume et ses modalités de financement n’ont pas été détaillés publiquement. Reste que l’annonce envoie un signal clair aux marchés et aux partenaires : le Gabon nouveau ne se contente plus du rôle de pourvoyeur de matière première. La trajectoire rappelle celle empruntée par d’autres capitales africaines qui, du nickel au cobalt en passant par la bauxite, cherchent à transformer leur poids minier en levier de codécision industrielle. Pour Eramet, dont le chiffre d’affaires reste structurellement adossé aux performances de Comilog, la perspective d’un actionnaire étatique gabonais modifierait sensiblement la grammaire de la relation historique.
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