Le sommet de l’État libyen traverse une nouvelle séquence d’instabilité. À Tripoli, la confrontation s’aggrave entre Mohammed el-Menfi, qui préside le Conseil présidentiel, et Abdelhamid Dbeibeh, chef d’un gouvernement d’union nationale formé en 2021 et dont la légitimité est depuis longtemps contestée. Après plusieurs semaines de tensions larvées, le différend porte désormais sur des nominations diplomatiques sensibles, sur les contours exacts des compétences de chaque institution, et singulièrement sur la désignation du prochain ministre des Affaires étrangères.
Une rivalité institutionnelle reconfigurée
Depuis l’accord politique de Genève en 2021, la Libye occidentale fonctionne avec une architecture bicéphale au niveau de l’exécutif. Le Conseil présidentiel, organe collégial de trois membres, détient constitutionnellement la fonction de chef de l’État et la prérogative de commandement des forces armées. Le gouvernement d’union nationale, conduit par Abdelhamid Dbeibeh, exerce de son côté les fonctions exécutives courantes. Cette coexistence, pensée comme transitoire dans la perspective d’élections nationales qui n’ont jamais eu lieu, s’est muée en rivalité structurelle à mesure que chaque institution cherchait à consolider son périmètre.
La question des nominations diplomatiques illustre parfaitement la zone grise dans laquelle évoluent les deux camps. La représentation de la Libye à l’étranger constitue un enjeu politique majeur, tant pour le contrôle des leviers financiers extérieurs que pour la reconnaissance internationale des institutions libyennes. Chacun des deux responsables revendique une prérogative dans la désignation des ambassadeurs, ce qui a conduit ces derniers mois à plusieurs décisions contradictoires et à une confusion entretenue jusque dans les chancelleries.
Le portefeuille des Affaires étrangères au cœur du bras de fer
La nomination du nouveau chef de la diplomatie cristallise aujourd’hui l’opposition entre Mohammed el-Menfi et Abdelhamid Dbeibeh. Au-delà de la personnalité retenue, c’est l’autorité même qui dispose du pouvoir de nomination qui se trouve contestée. Le Conseil présidentiel estime que la conduite de la politique étrangère relève de ses attributions régaliennes, tandis que le gouvernement sortant considère que la désignation d’un ministre demeure une prérogative du chef de l’exécutif. Cette divergence, purement juridique en apparence, recouvre une bataille politique autrement plus large sur le contrôle des institutions pendant la période qui précédera, le cas échéant, de nouvelles élections.
Le portefeuille des Affaires étrangères présente une valeur stratégique particulière dans le contexte libyen. Il conditionne la relation avec les grandes capitales engagées dans le dossier, au premier rang desquelles Le Caire, Ankara, Rome, Paris et Washington, mais aussi avec les États du Golfe. Il joue également un rôle central dans la gestion du dossier migratoire avec l’Union européenne et dans les négociations autour des actifs libyens gelés à l’étranger, chiffrés en dizaines de milliards de dollars.
Une stabilité régionale suspendue à Tripoli
Cette nouvelle crise institutionnelle intervient alors que la Libye demeure fragmentée entre deux pôles de pouvoir, l’ouest étant gouverné depuis Tripoli tandis que l’est du pays reste sous l’autorité de structures parallèles adossées au maréchal Khalifa Haftar. Chaque soubresaut au sommet de l’exécutif tripolitain fragilise un peu plus la perspective d’une réunification politique et retarde l’organisation d’un scrutin présidentiel et législatif maintes fois reporté.
Pour les partenaires économiques et sécuritaires de la Libye, notamment dans les secteurs des hydrocarbures et des infrastructures, l’incertitude institutionnelle complique tout engagement de long terme. La National Oil Corporation, opérateur pétrolier national, se trouve régulièrement exposée aux arbitrages politiques entre les deux têtes de l’exécutif, avec des répercussions directes sur la production et les investissements étrangers. De la même manière, les chantiers de reconstruction engagés après des années de conflit dépendent étroitement de la capacité des autorités de Tripoli à parler d’une seule voix.
L’issue du bras de fer en cours entre Mohammed el-Menfi et Abdelhamid Dbeibeh dira beaucoup de la trajectoire politique libyenne dans les mois à venir, et du rapport de force entre institutions concurrentes à quelques encablures d’échéances électorales dont le calendrier reste à définir. Selon RFI Afrique, les deux responsables n’ont, à ce stade, donné aucun signe de rapprochement.



Be the first to comment on "Libye : Menfi et Dbeibeh s’affrontent au sommet de l’État"