Soudan : Al-Burhan sollicite l’Érythrée face à la menace éthiopienne

A row of soldiers in uniform standing with rifles outdoors on a sunny day.Photo : AHMED ABUBAKAR BATURE / Pexels

La guerre qui déchire le Soudan depuis avril 2023 pourrait franchir un nouveau seuil régional. D’après des informations relayées par la presse arabe, le général Abdel Fattah al-Burhan, à la tête de l’armée soudanaise (SAF) et du Conseil de souveraineté, se tourne désormais vers Asmara pour parer à ce qu’il perçoit comme une menace éthiopienne grandissante sur la frontière orientale. Ce repositionnement diplomatique et militaire réactive une vieille rivalité entre l’Érythrée d’Issayas Afeworki et l’Éthiopie d’Abiy Ahmed, tout en risquant de faire basculer le conflit soudanais dans une dimension proprement régionale.

Un axe Khartoum-Asmara réactivé face à Addis-Abeba

Le rapprochement entre Port-Soudan, où siège désormais l’exécutif d’Al-Burhan, et Asmara ne date pas d’hier. Les deux capitales partagent une méfiance historique à l’égard du pouvoir éthiopien, alimentée par les contentieux frontaliers, la question du barrage de la Renaissance sur le Nil bleu et la rivalité pour le leadership dans la Corne de l’Afrique. La nouveauté tient à l’intensification des échanges militaires et sécuritaires entre les deux régimes, alors que l’armée soudanaise cherche à sécuriser ses arrières face aux Forces de soutien rapide (RSF) commandées par Mohamed Hamdan Daglo, dit Hemetti.

Selon les éléments rapportés, Al-Burhan considère qu’Addis-Abeba pourrait profiter de l’affaiblissement de l’État soudanais pour peser sur le tracé frontalier contesté d’Al-Fashaga, zone agricole fertile déjà théâtre d’accrochages ces dernières années. La perspective d’un accès éthiopien à la mer Rouge, revendication publiquement portée par Abiy Ahmed depuis 2023, nourrit également l’inquiétude de Khartoum et d’Asmara, qui y voient une remise en cause de leurs intérêts stratégiques respectifs sur le littoral.

Un conflit soudanais qui déborde ses frontières

Depuis le déclenchement des combats entre la SAF et les RSF, le Soudan est devenu un champ d’affrontement par procuration où interfèrent plusieurs puissances régionales. Les Émirats arabes unis sont régulièrement accusés par Port-Soudan de soutenir logistiquement les paramilitaires de Hemetti, tandis que l’Égypte, l’Arabie saoudite et la Turquie tissent des relations différenciées avec le camp d’Al-Burhan. L’entrée en scène plus visible de l’Érythrée, réputée pour son appareil militaire aguerri et son engagement passé dans la guerre du Tigré aux côtés d’Addis-Abeba avant leur brouille, ajoute une variable supplémentaire à une équation déjà instable.

Pour Asmara, apporter son concours à Al-Burhan répond à une logique d’endiguement. Le pouvoir érythréen redoute autant la projection militaire éthiopienne que le maintien d’un couloir hostile sur son flanc occidental. Des sources concordantes évoquent l’accueil, sur le sol érythréen, d’éléments issus de mouvements armés soudanais alignés sur l’armée régulière, notamment des factions de l’Est du Soudan issues des communautés Beja. Ces formations pourraient être appelées à jouer un rôle de force supplétive en cas d’escalade.

Les risques d’un embrasement régional

La perspective d’une confrontation ouverte entre le Soudan appuyé par l’Érythrée et l’Éthiopie ferait planer un risque systémique sur la Corne de l’Afrique et la mer Rouge, artère stratégique du commerce mondial déjà fragilisée par les opérations houthies au large du Yémen. Une déstabilisation supplémentaire compliquerait davantage les routes maritimes reliant le canal de Suez à l’océan Indien, avec des répercussions directes sur les économies du Golfe et les chaînes d’approvisionnement énergétiques.

Sur le plan intérieur soudanais, le pari d’Al-Burhan comporte aussi ses limites. En externalisant une partie de sa sécurité vers Asmara, le pouvoir de Port-Soudan s’expose à une dépendance accrue vis-à-vis d’un allié dont les objectifs ne recoupent pas nécessairement ceux de l’État soudanais. La militarisation de la frontière orientale pourrait par ailleurs alimenter les revendications autonomistes déjà latentes dans l’Est, région historiquement marginalisée. Reste à observer si Addis-Abeba, engagée sur plusieurs fronts internes, notamment en Amhara et dans l’Oromia, dispose des marges de manœuvre nécessaires pour ouvrir un nouveau théâtre à sa frontière occidentale.

Selon Al Akhbar, les tractations entre le camp d’Al-Burhan et Asmara s’inscrivent dans une stratégie assumée de dissuasion régionale, à mesure que la guerre soudanaise entre dans sa troisième année sans perspective claire de règlement politique.

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Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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