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Le 8 mai a pris à Paris un relief singulier. À l’appel de l’association Serigne Fallou Fall, un rassemblement suivi d’une marche a réuni en milieu d’après-midi des fidèles venus rendre hommage aux tirailleurs sénégalais tombés pour la libération de la France. Au cœur du cortège, des prières mourides récitées dans la rue ont mêlé recueillement religieux et devoir de mémoire, dans une capitale qui célébrait le 81e anniversaire de la capitulation allemande.
Une mémoire africaine au cœur du 8-Mai parisien
Le terme de tirailleurs sénégalais désigne les troupes d’infanterie coloniale recrutées par la France en Afrique subsaharienne entre 1857 et la décolonisation. Le nom, hérité de l’unité créée au Sénégal sous le Second Empire, s’est étendu à des combattants venus du Mali, du Burkina Faso, de Côte d’Ivoire, du Tchad ou encore du Cameroun. Près de 200 000 d’entre eux ont participé aux combats de la Seconde Guerre mondiale, et environ 30 000 sont morts sur les champs de bataille européens et nord-africains.
Leur engagement a pesé dans plusieurs séquences décisives, du débarquement de Provence à la libération du sud-est de la France. La marche organisée à Paris ce vendredi rappelle que cette contribution demeure inégalement intégrée au récit national français. Les organisateurs entendent maintenir cette présence dans l’espace public, au-delà des cérémonies officielles tenues sous l’Arc de Triomphe.
La confrérie mouride en première ligne du devoir de mémoire
L’implication de l’association Serigne Fallou Fall, du nom du deuxième khalife général des Mourides, donne à l’événement une dimension confrérique assumée. La confrérie mouride, fondée à la fin du XIXe siècle par Cheikh Ahmadou Bamba à Touba, constitue l’une des principales forces religieuses et sociales du Sénégal contemporain. Sa diaspora, particulièrement implantée en Île-de-France, joue depuis plusieurs années un rôle moteur dans la transmission de la mémoire combattante africaine.
Ce positionnement n’est pas neutre. En investissant les rues parisiennes avec des prières et des chants religieux, les Mourides inscrivent le souvenir des tirailleurs dans une généalogie spirituelle qui dépasse la commémoration militaire stricto sensu. Le geste lie l’histoire coloniale française et l’héritage soufi sénégalais, deux récits longtemps tenus à distance dans la lecture officielle de la Seconde Guerre mondiale.
Reconnaissance, pensions et bataille des récits
Au-delà de l’hommage, la marche relance la question des droits ouverts aux anciens combattants africains et à leurs ayants droit. Le dossier, sensible depuis des décennies, touche au calcul des pensions, à la cristallisation des soldes intervenue après les indépendances et à la lente correction engagée par les autorités françaises au cours des années 2000 et 2010. Plusieurs vétérans ont dû attendre la dernière partie de leur vie pour voir leurs droits partiellement alignés sur ceux de leurs frères d’armes français.
La séquence parisienne fait écho à un mouvement de fond observé à Dakar, où le pouvoir issu de l’élection présidentielle de 2024 a réaffirmé sa volonté de réinscrire l’épisode des tirailleurs dans la mémoire nationale sénégalaise. Le massacre de Thiaroye, en décembre 1944, qui vit l’armée française tirer sur des tirailleurs réclamant leurs soldes, demeure le point de tension le plus aigu entre Paris et Dakar sur ce dossier mémoriel. La reconnaissance officielle d’un nombre revu de victimes par la France a marqué une étape, sans clore le débat historiographique.
À Paris, les organisateurs soulignent que la transmission ne saurait se limiter aux ronds de cire et aux gerbes déposées. Ils plaident pour une présence renforcée des tirailleurs dans les manuels scolaires, dans la toponymie urbaine et dans les politiques publiques de mémoire. Le rassemblement du 8 mai, modeste par ses effectifs mais structuré par une organisation confrérique aguerrie, illustre la capacité des diasporas africaines à faire entendre une lecture plurielle de la victoire de 1945. Selon RFI Afrique, la marche s’est inscrite dans une dynamique mêlant hommage et demande de reconnaissance.
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