Issa Tchiroma dénonce 10 000 milliards de FCFA évaporés au Cameroun

Person gold panning with traditional methods, sifting water in a sunny outdoor setting.Photo : Lucia Barreiros Silva / Pexels

Le Cameroun fait face à une nouvelle controverse sur la gestion de ses ressources naturelles. Issa Tchiroma Bakary, figure politique de premier plan et ancien membre de plusieurs gouvernements, estime que plus de 10 000 milliards de FCFA auraient été soustraits aux finances publiques sur la chaîne de valeur de l’or, du pétrole et du bois. L’accusation, formulée publiquement, vise directement la chaîne de captation des rentes extractives et relance les interrogations sur la traçabilité des recettes dans un pays où ces trois filières constituent l’épine dorsale des exportations.

Une charge ciblée sur la rente extractive

L’ancien ministre de la Communication concentre son réquisitoire sur trois segments stratégiques de l’économie camerounaise. L’or, en pleine recomposition avec l’essor de l’orpaillage semi-industriel, échappe largement aux circuits formels. Le pétrole, exploité depuis les bassins de Rio del Rey et de Douala-Kribi-Campo, reste opéré par la Société nationale des hydrocarbures (SNH) dont la redistribution des recettes vers le Trésor a régulièrement été questionnée par la société civile. Quant au bois, le pays demeure l’un des principaux exportateurs du bassin du Congo, avec une filière minée par les coupes illégales et la sous-déclaration des volumes.

Le chiffre de 10 000 milliards de FCFA, soit environ 15 milliards d’euros, équivaut à plusieurs exercices budgétaires cumulés de l’État camerounais. Tchiroma Bakary y voit la preuve d’un système de prédation organisée, où les recettes douanières, fiscales et parafiscales s’évanouissent avant d’atteindre les caisses publiques. La déclaration, par son ampleur, dépasse la simple polémique : elle s’inscrit dans une stratégie politique de dénonciation du bilan économique du pouvoir en place.

Un contexte politique sous tension

L’intervention de l’ancien ministre intervient dans un environnement préélectoral particulièrement chargé. Longtemps fidèle du président Paul Biya, Tchiroma Bakary a pris ses distances avec le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) et se positionne désormais en voix critique. En attaquant la gouvernance des matières premières, il choisit un terrain où l’opinion publique demeure particulièrement sensible, notamment dans les régions productrices de l’Est, du Sud et de l’Adamaoua, où la rente n’a guère irrigué les territoires.

Ses propos résonnent par ailleurs avec les conclusions récurrentes des audits sectoriels. Le Cameroun, membre de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE) depuis 2005, a vu son adhésion suspendue puis réintégrée à plusieurs reprises, signe des difficultés structurelles à publier des données consolidées sur les paiements perçus par l’État. Les rapports successifs du Comité national ITIE pointent les écarts entre déclarations des entreprises et recettes effectivement enregistrées par la Direction générale des impôts.

Quels mécanismes de fuite des recettes

Trois mécanismes alimentent traditionnellement l’évasion fiscale dans les industries extractives africaines. Le premier tient à la sous-déclaration des volumes produits, particulièrement aiguë dans l’or artisanal exporté via les Émirats arabes unis ou via les corridors d’Afrique centrale. Le deuxième concerne les prix de transfert pratiqués par les multinationales pétrolières, qui logent les marges dans des juridictions à fiscalité réduite. Le troisième relève de la corruption administrative pure, avec des autorisations de coupe ou d’exportation accordées en marge des procédures légales.

Le secteur du bois illustre l’ampleur du phénomène. Les organisations spécialisées, dont Global Witness et Greenpeace Afrique, documentent depuis plusieurs années les flux de bois illégalement abattus dans le bassin du Congo, dont une part transite par le port de Douala. Le manque à gagner fiscal pour les États producteurs se chiffrerait, selon ces ONG, en centaines de milliards de FCFA annuels à l’échelle régionale.

Reste que la sortie d’Issa Tchiroma Bakary devra être étayée par des éléments documentaires précis pour produire un véritable impact politique. À défaut, elle s’ajoutera à la longue liste des dénonciations dont l’écho s’est dissipé sans déboucher sur des poursuites. Le débat sur la transparence des industries extractives camerounaises, lui, demeure entier, à mesure que se rapprochent les échéances électorales et que s’intensifie la pression de la société civile sur la redistribution de la rente. Selon Journal du Cameroun, l’ancien ministre maintient l’estimation de plus de 10 000 milliards de FCFA évaporés sur ces trois filières.

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Serge Kaboré
Journaliste politique, Serge Kaboré suit les trajectoires électorales et la gouvernance publique dans l'espace francophone ouest-africain. Ses analyses portent sur les alternances démocratiques, la réforme de l'État, les transitions militaires et les politiques publiques structurantes dans les domaines de l'éducation et de la santé.

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