Afrique du Sud : le mouvement anti-migrants durcit ses manifestations

A large protest in Santiago, Chile, with water cannon trucks and a crowd of demonstrators.Photo : Jorge Soto Farias / Pexels

Le mouvement anti-sans-papiers qui prend racine en Afrique du Sud a franchi un nouveau seuil en institutionnalisant des rassemblements réguliers dans plusieurs quartiers de Johannesburg, Pretoria et du KwaZulu-Natal. Ces rondes, présentées par leurs organisateurs comme des opérations citoyennes de contrôle, se traduisent régulièrement par des vérifications d’identité menées hors de tout cadre légal, ainsi que par des intimidations visant les commerçants et travailleurs étrangers. Le phénomène s’inscrit dans un climat social tendu, marqué par un chômage structurel supérieur à 30 % et des services publics sous pression.

Une mobilisation anti-immigration devenue routinière

Les collectifs à l’origine de ces manifestations, dont les plus médiatisés sont Operation Dudula et le Patriotic Alliance, revendiquent une lutte contre l’immigration irrégulière et le travail non déclaré. Sur le terrain, leurs militants patrouillent devant les hôpitaux publics, les échoppes de rue et les logements informels, exigeant la présentation de documents que seule la police est habilitée à contrôler. Des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux documentent des scènes d’humiliation, parfois de violences physiques, à l’encontre de ressortissants zimbabwéens, mozambicains, malawites ou éthiopiens.

La banalisation de ces pratiques préoccupe les avocats et les ONG spécialisées, qui rappellent que la Constitution sud-africaine garantit à toute personne présente sur le territoire un socle de droits fondamentaux, indépendamment de son statut migratoire. La Commission sud-africaine des droits de l’homme a déjà été saisie de plusieurs plaintes. Reste que les condamnations judiciaires demeurent rares, l’appareil policier étant lui-même accusé de laisser faire, voire d’accompagner certaines opérations.

Un défi politique pour Cyril Ramaphosa

Le calendrier est délicat pour le chef de l’État. Le déplacement de Cyril Ramaphosa à Paris, où il doit s’entretenir avec Emmanuel Macron, intervient alors que Pretoria cherche à consolider son positionnement de puissance médiatrice sur le continent, notamment sur les dossiers du Sahel, de la République démocratique du Congo et du conflit israélo-palestinien porté par l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice. Or l’image d’un pays où des milices civiles pourchassent des Africains contraste violemment avec ce récit diplomatique.

Au sein de la coalition gouvernementale issue des élections de mai 2024, l’African National Congress (ANC) compose désormais avec l’Alliance démocratique (DA) et plusieurs formations plus radicales sur la question migratoire. Le Patriotic Alliance, dirigé par Gayton McKenzie, occupe même un portefeuille ministériel, ce qui brouille la frontière entre discours institutionnel et rhétorique de la rue. Cette configuration limite la marge de manœuvre du président pour condamner frontalement les débordements sans fragiliser sa majorité parlementaire.

Un signal régional inquiétant

Les pays voisins observent la situation avec une inquiétude croissante. Le Zimbabwe, dont la diaspora en Afrique du Sud est estimée à plusieurs centaines de milliers de personnes, a multiplié les représentations diplomatiques discrètes. Le Mozambique, la Zambie et le Malawi expriment également des réserves, alors que la Southern African Development Community (SADC) peine à définir une position commune sur la libre circulation des travailleurs. Pour les investisseurs régionaux, la montée des tensions xénophobes constitue un facteur de risque supplémentaire, susceptible d’entamer l’attractivité du hub sud-africain.

Sur le plan économique, les opérateurs du secteur informel, qui emploient une part significative de la main-d’œuvre étrangère, redoutent une contraction de l’activité dans les townships. Plusieurs études universitaires soulignent pourtant que la contribution nette des migrants à l’économie sud-africaine est positive, en particulier dans le petit commerce, la restauration et les services domestiques. Cet argument peine à percer dans un débat public dominé par l’émotion et par la compétition électorale pour capter le vote des jeunes ruraux et péri-urbains.

Le durcissement des manifestations anti-migrants place ainsi Ramaphosa face à une équation difficile : contenir un mouvement qui prospère sur la colère sociale sans rompre l’équilibre politique fragile de son gouvernement, tout en préservant la crédibilité internationale de Pretoria. Selon PressAfrik, les organisateurs prévoient d’étendre leurs rassemblements à de nouvelles villes dans les prochaines semaines.

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Serge Kaboré
Journaliste politique, Serge Kaboré suit les trajectoires électorales et la gouvernance publique dans l'espace francophone ouest-africain. Ses analyses portent sur les alternances démocratiques, la réforme de l'État, les transitions militaires et les politiques publiques structurantes dans les domaines de l'éducation et de la santé.

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