L’arrestation de Riad Salamé, figure centrale de la finance libanaise durant près de trente ans, marque une rupture dans une procédure judiciaire longtemps entravée. L’ancien gouverneur de la Banque du Liban (BDL), soupçonné de détournement de fonds publics, de blanchiment et d’enrichissement illicite, est désormais placé en détention alors que plusieurs juridictions européennes réclamaient sa mise à disposition depuis des années. Sa mise à l’écart pose une question immédiate : quelles suites concrètes attendre d’un dossier devenu emblématique de l’effondrement financier de 2019.
Une arrestation qui rebat les cartes de l’enquête libanaise
Pendant des années, les investigations ouvertes à Beyrouth se sont heurtées à un mur d’obstructions procédurales, de recours en récusation et de blocages politiques. La désignation de nouveaux magistrats instructeurs et la circulation d’éléments transmis par les parquets français, suisse et allemand ont progressivement renforcé le faisceau d’indices. L’interpellation de l’ex-gouverneur, présentée à Beyrouth comme un aboutissement, ouvre en réalité un chantier judiciaire d’une ampleur inédite.
Les enquêteurs libanais devront désormais consolider les qualifications retenues, examiner les circuits financiers présumés liés à la société Forry Associates et articuler leurs travaux avec les procédures étrangères. Plusieurs pays européens, dont la France, ont émis des mandats d’arrêt internationaux et procédé à des saisies immobilières estimées à plusieurs dizaines de millions d’euros. La coopération judiciaire, jusqu’ici asymétrique, pourrait connaître une accélération.
Un système bancaire toujours suspendu à ses réformes
La chute de Riad Salamé intervient alors que le secteur bancaire libanais reste largement paralysé. Depuis l’automne 2019, les déposants n’ont qu’un accès restreint à leurs avoirs en devises, la livre libanaise a perdu l’essentiel de sa valeur et les pertes cumulées du secteur financier ont été évaluées, selon plusieurs audits, à plus de 70 milliards de dollars. La responsabilité personnelle de l’ancien gouverneur dans les mécanismes dits d’ingénierie financière est au cœur des débats.
Reste que l’assainissement du secteur ne dépend pas d’une seule procédure pénale. Le Fonds monétaire international (FMI), avec lequel Beyrouth a conclu un accord de principe en 2022 sans le concrétiser, conditionne son appui à une loi de restructuration bancaire, à un audit exhaustif des comptes de la banque centrale et à une répartition claire des pertes entre État, actionnaires et déposants. Trois textes clés attendent toujours d’être adoptés par le Parlement.
Un test pour la souveraineté judiciaire et la classe politique
Le dossier Salamé dépasse la seule question des malversations présumées. Il engage la crédibilité d’un appareil judiciaire libanais soupçonné de tolérer, voire de couvrir, les pratiques d’un homme longtemps considéré comme intouchable en raison de ses relations avec les principales forces politiques et confessionnelles du pays. Sa mise en détention envoie un signal, dont la portée dépendra de la solidité des poursuites ultérieures.
Plusieurs anciens collaborateurs de la BDL, dont son frère Raja Salamé et son ancienne assistante Marianne Hoayek, ont déjà été entendus ou placés sous contrôle judiciaire. Les investigations pourraient s’élargir à d’autres responsables monétaires et à des intermédiaires bancaires ayant bénéficié des mécanismes contestés. La question de la restitution des avoirs, gelés à hauteur de plusieurs centaines de millions de dollars en Europe, deviendra centrale si les condamnations se confirment.
Dans le même temps, les partenaires internationaux du Liban, notamment Paris et Washington, observent la séquence avec attention. L’aide financière promise lors des conférences CEDRE et des rendez-vous parisiens successifs reste suspendue à des gestes tangibles de lutte contre la corruption. L’issue du dossier de l’ancien gouverneur constituera, à cet égard, un marqueur politique autant que judiciaire. Selon Al Akhbar, la prochaine étape déterminante concerne le calendrier de l’instruction et les nouvelles auditions annoncées dans les prochaines semaines.
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