La Libye entre dans sa seizième année post-révolutionnaire sans être parvenue à reconstituer un État unifié. Depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en octobre 2011, le pays s’est enfoncé dans une trajectoire de fragmentation institutionnelle que ni les processus onusiens successifs, ni les initiatives régionales n’ont su inverser. Le territoire libyen, riche des plus importantes réserves d’hydrocarbures d’Afrique, reste scindé entre deux gouvernements concurrents, chacun adossé à des coalitions armées et à des parrains extérieurs distincts.
Une bipolarité institutionnelle enkystée
À l’ouest, le Gouvernement d’union nationale (GUN) dirigé par Abdelhamid Dbeibah conserve la reconnaissance internationale et contrôle la capitale Tripoli ainsi qu’une partie de la Tripolitaine. À l’est, l’appareil politico-militaire agrégé autour du maréchal Khalifa Haftar et de son Armée nationale libyenne (ANL) exerce une autorité de fait sur la Cyrénaïque et une large portion du Fezzan méridional. Cette bipartition, apparue lors de la seconde guerre civile de 2014, s’est doublée d’un dédoublement des institutions souveraines : deux banques centrales de facto pendant plusieurs années, deux compagnies pétrolières concurrentes, deux assemblées, deux administrations parallèles.
Les efforts de réunification monétaire menés sous l’égide des Nations unies ont produit quelques avancées techniques, notamment la réunification formelle de la Banque centrale de Libye en 2023. Mais les blocages politiques de fond, eux, n’ont pas cédé. Le scrutin présidentiel prévu en décembre 2021, dernier grand rendez-vous d’une transition institutionnelle, a été reporté sine die faute d’accord sur la loi électorale et sur l’éligibilité des principaux candidats.
La rente pétrolière, ciment et poison
Le pétrole reste au cœur de l’équation libyenne. Avec une production oscillant autour de 1,2 million de barils par jour, la Compagnie nationale libyenne (NOC) irrigue l’ensemble des factions par le canal du budget national. Cette dépendance croisée aux revenus pétroliers explique en partie l’absence de rupture définitive entre l’Est et l’Ouest : ni Tripoli ni Benghazi n’ont intérêt à un divorce complet qui priverait l’un ou l’autre camp de sa part de rente. Les blocages récurrents des terminaux pétroliers de la Cyrénaïque, utilisés comme levier politique par le camp Haftar, illustrent cette instrumentalisation permanente de la manne énergétique.
Pour autant, cette interdépendance financière n’a pas suffi à générer un compromis politique. Les querelles autour du gouverneur de la banque centrale, en 2024, ont ravivé les lignes de fracture et brièvement paralysé les exportations, avec des répercussions immédiates sur les marchés régionaux.
Des tutelles étrangères entrelacées
La géopolitique de la Libye reflète la superposition de parrainages étrangers hétérogènes. La Turquie soutient militairement le GUN à Tripoli, avec des accords de sécurité et un partenariat maritime en Méditerranée orientale. À l’est, la Russie, via les héritiers du groupe Wagner désormais reversés dans l’Africa Corps, dispose de positions stratégiques autour d’Al-Joufra et de Benghazi, qui lui offrent une profondeur logistique vers le Sahel. L’Égypte et les Émirats arabes unis appuient également le camp Haftar, tandis que l’Italie et la France oscillent entre les deux camps selon les dossiers migratoires et énergétiques.
Cette architecture d’ingérences croisées transforme chaque tentative de médiation en négociation multipartite complexe. La Mission d’appui des Nations unies en Libye (MANUL) peine à imposer un calendrier commun, ses envoyés spéciaux se succédant sans percée décisive. La feuille de route proposée en 2024, qui prévoyait la formation d’un gouvernement unifié préalable à des élections, n’a pas trouvé de traduction opérationnelle.
Une onde de choc sahélienne
Pour l’Afrique francophone, l’enlisement libyen n’est pas une abstraction. La porosité de la frontière sud, longue de plus de 4 000 kilomètres avec le Tchad, le Niger, l’Algérie et le Soudan, alimente les trafics d’armes, de migrants et d’or qui déstabilisent le Sahel central. Les convois qui transitent par le Fezzan approvisionnent en équipements militaires plusieurs foyers de conflit, du bassin du lac Tchad aux confins soudano-tchadiens. La question libyenne demeure ainsi un facteur structurant de l’insécurité régionale, bien au-delà des seules frontières nationales.
Reste que les acteurs libyens eux-mêmes semblent s’accommoder d’un statu quo qui préserve les rentes de chaque camp. Sans pression internationale coordonnée et sans convergence des parrains étrangers, l’hypothèse d’une réunification effective apparaît, à quinze ans du soulèvement, plus lointaine que jamais. Selon Fratmat.
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