La compétition entre l’Algérie et le Maroc pour l’influence au Sahel connaît une intensification notable, portée par la reconfiguration politique de la bande sahélo-saharienne. Depuis les ruptures institutionnelles survenues à Bamako, Ouagadougou et Niamey, les deux capitales maghrébines déploient des stratégies concurrentes pour occuper un espace laissé partiellement vacant par les partenaires occidentaux traditionnels. Cette rivalité, ancienne, prend aujourd’hui une dimension nouvelle, plus offensive et plus visible.
Le Sahel, prolongement stratégique du Maghreb
Pour Alger comme pour Rabat, la profondeur sahélienne relève d’un impératif sécuritaire autant que d’une ambition d’influence. L’Algérie, forte de ses 1 300 kilomètres de frontière avec le Mali et le Niger, revendique un rôle historique de médiateur régional, hérité notamment de l’accord d’Alger de 2015 sur le nord du Mali. Ce cadre, désormais dénoncé par les autorités maliennes de transition, laisse la diplomatie algérienne face à un environnement plus hostile qu’à l’accoutumée. Reste que le président Abdelmadjid Tebboune continue de placer la stabilité du voisinage méridional parmi ses priorités déclarées.
Le Maroc, de son côté, capitalise sur une décennie de projection diplomatique et religieuse vers l’Afrique subsaharienne. Le royaume chérifien a fait de son initiative atlantique en faveur des États sahéliens enclavés un instrument central de son offre stratégique. Présentée fin 2023 par le roi Mohammed VI, cette proposition vise à donner au Mali, au Burkina Faso, au Niger et au Tchad un accès à l’océan Atlantique via les infrastructures marocaines. Elle traduit une lecture géoéconomique de la rivalité régionale.
Une bataille diplomatique aux ramifications multiples
Les autorités de l’Alliance des États du Sahel (AES), regroupant Bamako, Ouagadougou et Niamey depuis septembre 2023, se retrouvent au cœur de cette compétition. Rabat a multiplié les gestes d’ouverture envers les régimes de transition, recevant leurs ministres des Affaires étrangères et proposant des facilités logistiques. Alger, à l’inverse, a vu ses relations avec Bamako se détériorer sensiblement, jusqu’à un rappel mutuel d’ambassadeurs. Les autorités maliennes reprochent à leur voisin du nord une ingérence dans les affaires internes, tandis qu’Alger dénonce un rapprochement jugé imprudent avec certains acteurs.
Ce jeu diplomatique se double d’une bataille narrative sur la question du Sahara occidental. Le soutien affiché ou implicite des capitales sahéliennes à l’une ou l’autre thèse pèse désormais dans les choix de partenariat. Le Maroc a engrangé plusieurs succès sur ce terrain, en obtenant des positions favorables ou neutres de la part d’États africains historiquement proches d’Alger. La diplomatie algérienne s’efforce de contenir cette dynamique par un activisme renouvelé au sein de l’Union africaine.
Enjeux économiques et sécuritaires imbriqués
Au-delà du symbolique, la compétition Alger-Rabat s’incarne dans des projets concrets. Le gazoduc transsaharien, long de plus de 4 000 kilomètres et censé relier le Nigeria à l’Algérie en traversant le Niger, constitue l’un des piliers de l’offre algérienne. En face, le projet de gazoduc atlantique Nigeria-Maroc mobilise les diplomaties de Rabat et d’Abuja. Ces deux infrastructures, largement concurrentes, illustrent la manière dont l’énergie devient un vecteur d’alignement politique dans la région ouest-africaine.
La dimension sécuritaire n’est pas en reste. Les services algériens revendiquent une expertise reconnue face aux groupes armés jihadistes actifs dans le Liptako-Gourma. Le Maroc, pour sa part, mise sur la coopération religieuse à travers la formation d’imams et la Fondation Mohammed VI des oulémas africains, outil d’influence spirituelle déployé dans plusieurs capitales sahéliennes. Ces canaux, moins visibles que la diplomatie officielle, structurent en profondeur les préférences politiques et culturelles.
Reste que cette rivalité pourrait fragiliser davantage un espace déjà éprouvé par l’insécurité, les crises humanitaires et la contestation des cadres régionaux existants. Les gouvernements sahéliens, conscients de leur position pivot, s’efforcent de tirer parti de cette compétition pour maximiser leurs marges de manœuvre. Selon FratMat, la bataille d’influence entre Alger et Rabat continue de s’intensifier au Sahel, sans qu’aucune des deux capitales ne semble en mesure d’imposer durablement son hégémonie.
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