Le Maroc traverse une séquence de contestation sociale d’une intensité inédite depuis le mouvement du Hirak du Rif de 2016-2017. Dans plusieurs villes du royaume, des cortèges dénoncent l’érosion du pouvoir d’achat, la multiplication des scandales de corruption et le maintien des relations diplomatiques avec Israël malgré la guerre à Gaza. Le mécontentement, longtemps diffus, prend désormais la forme d’une mobilisation coordonnée qui interpelle directement l’exécutif dirigé par Aziz Akhannouch.
La conjonction de ces trois griefs constitue une nouveauté politique. Là où les précédentes vagues de protestation se cristallisaient autour d’un enjeu unique, la séquence actuelle agrège des revendications économiques, morales et géopolitiques. Cette convergence élargit mécaniquement la base sociale du mouvement, du salarié urbain confronté à l’inflation alimentaire au militant propalestinien, en passant par les classes moyennes ulcérées par les affaires judiciaires visant des responsables publics.
Une inflation qui érode le contrat social
La vie chère demeure le premier moteur de la colère. Les prix des produits de première nécessité, en particulier des denrées alimentaires et des carburants, ont progressé à un rythme soutenu depuis 2022, réduisant sensiblement le pouvoir d’achat des ménages. Les subventions publiques, longtemps utilisées comme amortisseur social par le royaume, ont été partiellement rabotées dans le cadre de la réforme de la Caisse de compensation. Les classes populaires urbaines, mais aussi une part croissante de la classe moyenne, encaissent de plein fouet cet ajustement.
Le contraste est d’autant plus mal vécu que le pays affiche une croissance macroéconomique honorable et engrange les bénéfices de grands projets d’infrastructures, à commencer par les chantiers liés à la Coupe du monde 2030 co-organisée avec l’Espagne et le Portugal. Dans les cortèges, plusieurs slogans opposent ces investissements de prestige à la dégradation du système de santé publique, révélée avec brutalité par le drame des huit femmes décédées à l’hôpital d’Agadir en septembre.
Corruption et normalisation, deux lignes de fracture
Le second front est celui de la corruption. Une série d’affaires impliquant des élus locaux et des cadres de l’administration a nourri, ces derniers mois, un sentiment d’impunité. La justice marocaine a certes multiplié les procédures, mais l’opinion publique reproche au gouvernement une insuffisante transparence sur les marchés publics, en particulier ceux liés aux grands équipements sportifs. Les réseaux sociaux, où circulent des enquêtes citoyennes documentées, jouent un rôle d’amplificateur que les autorités peinent à contenir.
Troisième ligne de fracture, la normalisation avec Israël. Actée en décembre 2020 dans le sillage des accords d’Abraham et de la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, cette normalisation se heurte à une opinion publique très largement favorable à la cause palestinienne. La poursuite de l’offensive israélienne dans la bande de Gaza a ravivé les mobilisations propalestiniennes, portées par une constellation d’ONG, de syndicats et de partis d’opposition, notamment le Parti de la justice et du développement (PJD) et la mouvance de gauche.
Un exécutif sous pression
Pour le cabinet Akhannouch, l’équation est complexe. Le chef du gouvernement, fondateur du Rassemblement national des indépendants (RNI) et figure du monde des affaires, cristallise une partie du ressentiment en raison de ses intérêts économiques dans les hydrocarbures. Toute mesure de soutien au pouvoir d’achat suppose des marges budgétaires réduites par les engagements liés à la Coupe du monde et par la reconstruction post-séisme d’Al Haouz. À l’inverse, un statu quo social exposerait la coalition au pouvoir à un débordement politique à l’approche des élections de 2026.
La monarchie, pour sa part, conserve une capacité d’arbitrage. Mohammed VI pourrait être conduit à recadrer publiquement l’action gouvernementale, comme il l’avait fait après le Hirak, sans pour autant remettre en cause les grands choix diplomatiques du royaume. Reste que la simultanéité des trois griefs – économique, éthique et géopolitique – complique tout traitement segmenté de la crise. Selon El Watan.
Pour aller plus loin
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