L’accord migratoire liant Washington à Kampala est devenu, en moins d’un an, l’un des leviers les plus actifs de la politique d’asile américaine. Selon Human Rights Watch, plus de 2 700 demandes d’asile déposées aux États-Unis ont été écartées depuis janvier 2025, sans examen au fond, au motif que leurs auteurs pouvaient en théorie être pris en charge par l’Ouganda. L’ONG dénonce une mécanique administrative qui transforme un partenariat bilatéral en instrument d’éviction, et interroge la responsabilité partagée des deux capitales dans la gestion de personnes vulnérables.
Un accord bilatéral converti en filtre migratoire
Le dispositif mis en cause s’inscrit dans la logique des accords dits de « pays tiers sûr », par lesquels un État renvoie des demandeurs d’asile vers un pays jugé capable de les protéger. Les États-Unis ont déjà expérimenté ce schéma sous la première administration Trump, notamment avec le Guatemala, le Honduras et le Salvador en 2019, avant que ces conventions ne soient suspendues sous l’administration Biden. Le retour à la Maison-Blanche de Donald Trump en janvier 2025 a relancé cette approche, cette fois en direction de l’Afrique de l’Est.
Dans le cas ougandais, l’arrangement bilatéral permet aux autorités américaines de clore un dossier dès lors qu’un lien, même ténu, est établi avec Kampala. Human Rights Watch estime que cette interprétation extensive vide la procédure d’asile de sa substance : les demandeurs n’ont plus l’occasion de faire valoir les persécutions qu’ils fuient avant que leur dossier ne soit refermé. L’organisation évoque un contournement du principe de non-refoulement, pierre angulaire de la Convention de Genève de 1951 à laquelle les États-Unis et l’Ouganda sont parties.
L’Ouganda, pivot régional d’une politique d’externalisation
Le choix de Kampala n’est pas anodin. L’Ouganda héberge environ 1,7 million de réfugiés selon les données du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, ce qui en fait le premier pays d’accueil du continent africain, devant l’Éthiopie et le Tchad. Cette capacité d’accueil, construite autour d’une politique de libre installation et d’accès à la terre pour les réfugiés sud-soudanais et congolais, confère au gouvernement de Yoweri Museveni une légitimité internationale que peu d’États africains peuvent revendiquer dans ce domaine.
Reste que cette réputation masque des tensions. Les camps du nord du pays, notamment Bidi Bidi et Palabek, font face à des coupes budgétaires du Programme alimentaire mondial depuis 2023, qui ont réduit les rations distribuées. Ajouter à cette équation des demandeurs d’asile transférés depuis les États-Unis, dont les profils et les nationalités restent flous, soulève des questions concrètes sur les moyens matériels, administratifs et sécuritaires que Kampala est en mesure de mobiliser.
Un précédent britannique et un débat qui s’étend
Le schéma rappelle, à bien des égards, le projet conclu en 2022 entre Londres et Kigali, qui prévoyait le transfert de demandeurs d’asile britanniques vers le Rwanda. Ce dispositif a été invalidé par la Cour suprême du Royaume-Uni en novembre 2023, avant d’être formellement abandonné par le gouvernement travailliste de Keir Starmer en juillet 2024. L’épisode a laissé une facture estimée à plusieurs centaines de millions de livres sterling pour un nombre de transferts effectifs quasi nul, et a durablement entamé la réputation du Rwanda sur la scène des droits humains.
L’accord Washington-Kampala s’inscrit dans cette séquence plus large d’externalisation de la protection internationale, qui concerne également les discussions entre l’Italie et l’Albanie ou les négociations européennes autour de la Tunisie. Pour les capitales africaines sollicitées, l’équation est délicate : capter une rente diplomatique et financière sans se voir reprocher d’absorber les coûts politiques et sociaux d’une politique migratoire conçue ailleurs.
Human Rights Watch appelle à la publication du texte intégral de l’accord bilatéral et à un examen individuel de chaque dossier d’asile. La pression s’accentue aussi sur les parlementaires américains, qui pourraient être amenés à se prononcer sur la base légale du dispositif. Pour l’Ouganda, l’enjeu dépasse la seule relation avec Washington : il engage la crédibilité d’un modèle d’accueil que Kampala a mis trois décennies à construire, et dont la soutenabilité se joue autant à Genève qu’à Entebbe.
Pour aller plus loin
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