L’avertissement du Fonds monétaire international (FMI) sur les risques pesant sur la sécurité alimentaire et l’accès à l’électricité en Afrique subsaharienne confirme une évidence que les ministres des Finances de la région connaissent par cœur : la croissance du continent reste tributaire de deux chaînes d’approvisionnement vulnérables, l’une agricole, l’autre énergétique. Ce diagnostic, formulé dans la dernière édition des Perspectives économiques régionales de l’institution de Bretton Woods, s’adresse autant aux gouvernements qu’aux bailleurs multilatéraux et aux investisseurs privés.
Un signal du FMI qui prolonge une longue série d’alertes
Les mises en garde du FMI sur la vulnérabilité alimentaire de l’Afrique subsaharienne ne datent pas d’aujourd’hui. Depuis le choc des prix mondiaux de 2022, consécutif à la guerre en Ukraine, l’institution a documenté à plusieurs reprises la dépendance d’une quarantaine de pays de la zone aux importations de blé, d’huiles végétales et d’engrais. La Banque africaine de développement estimait alors à près de 30 millions de tonnes le déficit céréalier annuel du continent, et le programme AEFPF, doté de 1,5 milliard de dollars, avait été lancé en mai 2022 pour amortir le choc.
Le fait que le FMI remette aujourd’hui ces risques au premier plan suggère que la convalescence est inachevée. L’inflation alimentaire est restée à deux chiffres dans plusieurs économies pivots en 2023 et 2024, du Nigeria à l’Éthiopie en passant par l’Angola, nourrie par la dépréciation des monnaies, la hausse des coûts logistiques et des épisodes climatiques récurrents. La vague de sécheresse qui a frappé l’Afrique australe au premier semestre 2024, poussant le Zimbabwe, la Zambie et le Malawi à décréter l’état de catastrophe nationale, a rappelé la sensibilité directe des récoltes aux cycles El Niño.
L’électricité, goulet d’étranglement de la productivité
Le second volet de l’alerte, consacré à l’approvisionnement électrique, renvoie à une statistique devenue banale mais rarement démentie : environ 600 millions d’Africains vivent toujours sans accès régulier au réseau, selon les données convergentes de l’Agence internationale de l’énergie et de la Banque mondiale. Le déficit se traduit par un rationnement chronique en Afrique du Sud, où Eskom a imposé jusqu’à plus de 300 jours de délestages en 2023, mais aussi par des coupures régulières au Nigeria, au Ghana, en Zambie ou au Sénégal lorsque les prix des combustibles liquides s’envolent.
Cette fragilité électrique a un coût macroéconomique mesurable. La Banque mondiale a chiffré à 2 à 4 points de PIB par an la perte de croissance liée aux défaillances d’alimentation dans les économies les plus exposées. Pour un continent dont le FMI anticipe traditionnellement une croissance comprise entre 3,5 % et 4 % à moyen terme, cet écart entame directement la convergence avec les économies émergentes d’Asie. La dépendance aux barrages hydroélectriques, soumis à la variabilité pluviométrique, aggrave le risque : la baisse du niveau du lac Kariba a réduit en 2024 la production zambienne à moins de 10 % de ses capacités installées.
Des leviers de politique publique étroits mais réels
Face à cette double contrainte, la marge de manœuvre des États subsahariens est resserrée par la hausse du service de la dette. Le FMI estime à près de 60 % du PIB le ratio de dette publique moyen de la région, en nette progression depuis la décennie 2010. Plusieurs pays, dont le Ghana, la Zambie ou l’Éthiopie, sont engagés dans des restructurations sous le Cadre commun du G20, ce qui limite leur capacité à subventionner durablement le carburant ou les intrants agricoles.
Les leviers restent néanmoins identifiables. Les stocks régionaux de sécurité alimentaire portés par la CEDEAO et le COMESA, la montée en puissance des pools électriques comme le West African Power Pool ou le Southern African Power Pool, la bancarisation agricole et l’expansion rapide des mini-réseaux solaires, dont le marché a franchi le cap du milliard de dollars levés en 2023, dessinent une trajectoire de résilience. Reste à articuler ces instruments avec des politiques tarifaires crédibles, condition posée par le FMI pour assainir des sociétés nationales d’électricité souvent déficitaires.
Au-delà de la mise en garde, c’est bien la capacité des gouvernements de la zone à transformer ces fragilités en priorités d’investissement productif qui déterminera la robustesse du prochain cycle de croissance. L’épreuve, cette fois, se joue autant dans les ministères de l’Énergie que dans ceux de l’Agriculture.
Pour aller plus loin
Algérie : Tebboune fixe à 2027 le cap d’une économie libérale · Afrique centrale : la BEAC prévient d’une facture pétrolière alourdie en 2026 · Nigeria : le FMI chiffre à 4,3 % le rebond attendu en 2027

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