La séquence politique sénégalaise s’est tendue d’un cran avec le rejet, à l’Assemblée nationale, de la Loi de finances rectificative (LFR) 2026. Le geste, inhabituel pour une formation qui a dominé l’espace institutionnel depuis l’arrivée de Bassirou Diomaye Faye au palais, interroge jusque dans les rangs des soutiens historiques de la rupture. La publication d’une tribune signée Made Codé Ndiaye, ingénieur en télécommunications affilié au mouvement Kiiraay, cristallise ce malaise en pointant une contradiction de méthode entre le Pastef d’aujourd’hui et celui qui, deux années durant, a conduit la politique budgétaire du pays.
Un rejet qui réveille la mémoire des choix budgétaires du Pastef
Trois dispositifs de la LFR 2026 concentrent l’essentiel de la critique. Les subventions à l’énergie, d’abord, dont la rationalisation sous la forme d’une subvention ciblée fut théorisée et assumée par le gouvernement Pastef pendant près de deux ans. L’ancien Premier ministre Ousmane Sonko lui-même avait, devant la représentation nationale, mis en garde contre le poids de ces aides sur les finances publiques et plaidé pour un recentrage sur les ménages les plus vulnérables. Voir aujourd’hui la majorité parlementaire issue du même parti refuser une trajectoire qu’elle a contribué à écrire déplace la ligne du débat du terrain technique vers celui de la constance politique.
Les bourses de sécurité familiale alimentent un autre point de friction. L’auteur de la tribune rappelle que des responsables du Pastef ont pu, par le passé, soupçonner le dispositif d’être instrumentalisé à des fins de clientélisme électoral au profit du chef de l’État. Reprocher désormais au pouvoir une pratique dénoncée hier, tout en refusant les crédits qui l’encadrent, nourrit la perception d’un calcul circonstanciel. S’y ajoute la question sensible des fonds spéciaux, utilisés en 2024, 2025 et 2026 selon des modalités dont la réforme avait été annoncée mais, d’après les révélations parues après le départ d’Ousmane Sonko de la Primature, jamais véritablement engagée.
Un bras de fer budgétaire aux racines plus anciennes
Pour comprendre la portée du vote, il faut le replacer dans la séquence financière qui secoue Dakar depuis plusieurs mois. Le Sénégal est engagé dans un dialogue tendu avec le Fonds monétaire international sur la soutenabilité de sa dette, après la découverte d’un passif plus élevé qu’annoncé par la précédente administration. Les émissions récentes d’eurobonds se sont heurtées à des conditions de marché dégradées, avec des primes de risque sensiblement plus élevées que celles observées sur la dette d’économies comparables de la zone UEMOA. Dans ce contexte, chaque arbitrage budgétaire est scruté par les bailleurs comme par les agences de notation, et un rejet parlementaire de la LFR expose l’exécutif à un surcroît d’incertitude.
La comparaison régionale éclaire la singularité du moment. Au Ghana, l’alternance de 2017 puis de 2024 avait vu chaque majorité entrante contester avec virulence les choix fiscaux de sa devancière, avant d’en reconduire l’essentiel sous la pression des équilibres macroéconomiques. En Côte d’Ivoire, les arbitrages sur les subventions aux hydrocarbures, régulièrement révisés depuis 2022, ont rarement donné lieu à des votes de rupture à l’Assemblée, précisément pour préserver la lisibilité du cadrage pour les partenaires financiers. Le choix sénégalais tranche par sa charge politique assumée.
Kiiraay, Sonko et l’équation de la crédibilité
Avant même l’examen du texte, Ousmane Sonko aurait annoncé sa volonté d’attendre le gouvernement à un moment de vérité, en évoquant par ailleurs les recours contentieux qu’il estime avoir subis devant le Conseil constitutionnel. Cette grille de lecture, mi-politique mi-contentieuse, nourrit le soupçon d’un vote plus guidé par l’arithmétique des rapports de force internes que par l’examen des articles. C’est précisément ce que conteste la tribune de Kiiraay, mouvement issu des marges du camp présidentiel et attaché à distinguer l’héritage institutionnel de Bassirou Diomaye Faye de la trajectoire propre du président du Pastef.
L’épisode laisse ouvertes plusieurs questions concrètes : quelle sera la nouvelle mouture budgétaire soumise aux députés, quelles coupes affecteront les transferts sociaux, et surtout quel signal sera adressé aux investisseurs à quelques semaines d’échéances financières importantes. La réponse apportée pèsera autant sur la cohérence doctrinale du Pastef que sur la crédibilité du Sénégal auprès de ses créanciers. « Le vin est tiré, il faut le boire », conclut Made Codé Ndiaye, laissant entendre que le prix politique du vote reste encore à payer.
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