Sénégal : réseau de faux visas démantelé à l’aéroport de Diass

Aerial view of Abeid Amani Karume International Airport in Zanzibar, showing parked airplanes and terminal.Photo : Keegan Checks / Pexels

Le dossier de faux visas à l’AIBD relance au Sénégal un débat sensible, celui de la porosité des contrôles migratoires à l’aéroport international de Diass, principal hub aérien du pays. Deux personnes, dont l’identité et la fonction précises n’ont pas été rendues publiques, ont été déférées à la justice après la mise au jour d’un réseau facturant jusqu’à six millions de francs CFA, soit environ 9 150 euros, pour la délivrance de visas contrefaits. L’affaire intervient dans une séquence politique où les autorités sénégalaises affichent une tolérance zéro à l’égard de la fraude documentaire, un chantier prioritaire du nouveau pouvoir installé en avril 2024.

Un marché noir du visa adossé à la crise migratoire

Le prix pratiqué, six millions de francs CFA, correspond à plus de trente fois le salaire minimum interprofessionnel garanti au Sénégal, fixé autour de 64 000 francs CFA mensuels. Un tel montant renseigne sur la clientèle visée : familles de la diaspora prêtes à se cotiser, petits commerçants, candidats à l’émigration qualifiée disposant d’une épargne mobilisable. La demande est entretenue par le durcissement continu des procédures consulaires européennes, en particulier celles des espaces Schengen et britannique, dont les taux de refus pour les ressortissants sénégalais dépassent régulièrement 40 % selon les données annuelles publiées par la Commission européenne sur les visas court séjour.

Cette tension nourrit une économie parallèle du document de voyage dans toute l’Afrique de l’Ouest. À Dakar comme à Abidjan ou à Cotonou, des intermédiaires promettent moyennant finances un visa Schengen, un permis de travail canadien ou un titre étudiant américain. Le mode opératoire combine généralement imitation de vignettes consulaires, détournement de rendez-vous via les plateformes de prestataires externalisés et, parfois, complicités internes dans les circuits aéroportuaires. L’AIBD, inauguré en décembre 2017 et géré depuis 2021 par le turc Limak sous concession, concentre l’essentiel des flux internationaux au départ du Sénégal, ce qui en fait un maillon stratégique pour toute fraude cherchant à atteindre un embarquement.

La route des Canaries en toile de fond

L’affaire de Diass ne peut être lue indépendamment du drame migratoire qui frappe la côte ouest-africaine. L’ONG espagnole Caminando Fronteras a recensé plus de 10 000 décès sur la seule route atlantique vers les Canaries en 2024, un record. Face à ce bilan, le visa frauduleux apparaît pour certains candidats comme une alternative perçue comme moins périlleuse que la pirogue, quitte à y engloutir une épargne familiale. Reste que les tentatives d’embarquement avec de faux documents se soldent presque toujours par un refoulement, voire une interpellation à l’arrivée, assorties d’une interdiction durable du territoire visé.

Le précédent le plus proche remonte à juillet 2023, lorsque la police sénégalaise avait démantelé à Dakar un réseau impliquant des agents de voyage et des intermédiaires présentés comme spécialistes des visas européens. Plusieurs opérations similaires ont visé, ces dernières années, des filières orientées vers les États-Unis via le Nicaragua ou vers le Canada par la voie étudiante. Chaque enquête fait apparaître les mêmes ingrédients : captation de données personnelles, usage de vignettes imitées à grande échelle et promesses de résultat garanti.

Un test pour la gouvernance aéroportuaire sénégalaise

Pour l’État sénégalais, la crédibilité du contrôle à l’Aéroport International Blaise Diagne est un enjeu diplomatique autant que sécuritaire. Dakar négocie régulièrement avec Bruxelles des accords de facilitation des visas et de réadmission, dont l’issue dépend notamment de la robustesse des dispositifs anti-fraude en amont. Toute faille documentaire alimente les arguments des capitales européennes partisanes d’un durcissement.

Le gouvernement du Premier ministre Ousmane Sonko a inscrit la lutte contre les trafics transfrontaliers parmi les axes de sa politique de souveraineté. La Division nationale de lutte contre le trafic de migrants et pratiques assimilées, créée en 2019 au sein de la police nationale, a vu ses moyens renforcés depuis 2023. L’enjeu, désormais, consiste à articuler l’action répressive avec un contrôle interne plus strict des prestataires et des agents opérant côté piste. Le dossier instruit après le déferrement des deux suspects dira si le réseau démantelé était isolé ou s’il révèle une organisation plus profondément installée dans l’écosystème de Diass.

À plus long terme, la question posée dépasse la police des frontières. Elle renvoie à la capacité du Sénégal à offrir à sa jeunesse des perspectives domestiques suffisantes pour désamorcer la demande de départ, à l’heure où l’économie nationale, soutenue par l’entrée en production du champ gazier Grand Tortue Ahmeyim fin 2024, cherche encore à transformer la rente en emplois.

Pour aller plus loin

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Léa Mbongo
Reporter société, Léa Mbongo s'intéresse aux enjeux agricoles, environnementaux et de santé publique en Afrique francophone. Elle a couvert les crises climatiques du Sahel, les politiques de sécurité alimentaire et l'émergence des filières agroalimentaires locales. Ses reportages donnent la parole aux acteurs de terrain.

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