Les investisseurs exposés à la dette sénégalaise ont pris acte, lundi, de l’avertissement lancé depuis l’Assemblée nationale par Ousmane Sonko. Le président du Parlement et leader de Pastef, formation majoritaire à la chambre, a prévenu qu’il pourrait refuser de valider la loi de finances rectificative pour 2026 et le projet de budget initial pour 2027. Les obligations souveraines libellées en dollars ont accusé leur plus net recul depuis le début du mois de septembre, selon les cotations relevées sur les marchés secondaires.
Un signal de défiance envoyé depuis la majorité elle-même
Le paradoxe est au cœur de l’inquiétude des créanciers. Ce n’est pas une opposition classique qui conteste les arbitrages budgétaires de l’exécutif, mais le président de l’Assemblée nationale, ancien chef du gouvernement et dirigeant du parti au pouvoir. Pastef dispose d’une majorité confortable depuis les législatives anticipées de novembre 2024, ce qui donne à la menace parlementaire un poids immédiat sur la capacité du président Bassirou Diomaye Faye à faire adopter sa trajectoire financière.
Ousmane Sonko a cristallisé son opposition autour de 555 milliards de francs CFA de coupes dans les dépenses d’investissement, prévues par la loi de finances rectificative. Les ministères concernés touchent au cœur du contrat social : Éducation nationale, Famille et Solidarité, Formation professionnelle. S’y ajoute la perspective, également contestée, d’une diminution puis d’une extinction graduelle des subventions, dispositif historiquement sensible dans un pays où le prix du pain, de l’électricité et des hydrocarbures reste un marqueur politique.
« Baisse du budget de l’Éducation nationale, du ministère de la Famille et de la Solidarité, du ministère de la Formation professionnelle: ils ont procédé à des baisses assez importantes sur ces ministères-là », a déclaré Ousmane Sonko à Seneweb. Le dirigeant de Pastef récuse également le principe du plan d’ajustement sous-jacent, qu’il relie à la négociation en cours avec le Fonds monétaire international.
Programme FMI et Cadre commun du G20 à l’épreuve de la politique intérieure
Depuis la révélation, en 2024, d’une dette publique sous-déclarée par le régime précédent, Dakar négocie en parallèle un nouveau programme avec le FMI et un reprofilage de ses engagements dans le cadre commun du G20, mécanisme ouvert en 2020 pour coordonner les créanciers publics bilatéraux et le secteur privé. Un accord au niveau des services a été conclu avec les équipes de l’institution de Bretton Woods, étape technique qui ouvre la voie à un passage devant le conseil d’administration, puis à des décaissements. Chaque étape repose sur la crédibilité d’un cadrage budgétaire voté par le Parlement.
Or le président de l’Assemblée refuse l’alignement sur les exigences de l’institution. « Nous ne pouvons pas être dans le suivisme des désidératas du FMI ou de quelque bailleur que ce soit. Le Sénégal n’avait pas besoin d’être le premier cobaye de cette nouvelle initiative du G20 », a-t-il affirmé à Seneweb. Il met en cause la nature même de la dette à restructurer, qu’il qualifie d’« empruntée de manière illégale, sans la validation de la représentation parlementaire ».
La position fragilise le gouvernement sur deux fronts simultanés. Côté créanciers, elle réintroduit la prime de risque politique dans le pricing des eurobonds, après plusieurs semaines de stabilisation relative. Côté partenaires officiels, elle complique l’engagement de ressources concessionnelles alors que le pays doit faire face à un calendrier dense de remboursements et à des besoins budgétaires qui s’ajouteront, à partir de 2025-2026, aux retombées attendues du champ gazier Grand Tortue Ahmeyim.
Un front social qui s’ouvre à son tour
À l’incertitude parlementaire s’ajoute une pression de la rue. Les centrales syndicales ont annoncé une grève générale de soixante-douze heures à partir du mercredi 21 octobre, mouvement qui touchera l’administration publique et une partie du secteur formel. L’articulation entre contestation sociale et verrouillage parlementaire renforce l’idée d’une séquence politique fragile pour le président Diomaye Faye, qui ne dispose plus de l’unanimité de son camp pour conduire des arbitrages impopulaires.
Ousmane Sonko a tenu à renvoyer la responsabilité d’un éventuel enlisement à l’exécutif. « Donc, nous ne sommes pas là pour bloquer. S’il y a blocage, ce sera de la responsabilité exclusive de l’exécutif », a-t-il indiqué à Seneweb. La formule, en apparence conciliante, laisse ouverte l’hypothèse d’un bras de fer prolongé entre le palais présidentiel et le perchoir, scénario que les investisseurs n’avaient pas intégré jusqu’ici dans leurs anticipations sur la dette souveraine ouest-africaine.
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