Le risque politique camerounais s’installe durablement dans les grilles d’analyse des investisseurs internationaux. La note souveraine du Cameroun, émetteur régulier sur le marché régional de la Bemac et sur les marchés internationaux via ses eurobonds, est désormais examinée à l’aune d’une variable supplémentaire : la préparation, ou l’absence de préparation, de la succession à la tête de l’État. Paul Biya, au pouvoir depuis novembre 1982, cumule plus de quarante-trois années à la présidence de la République, un record continental qui place mécaniquement la question du passage de témoin au cœur des arbitrages de portefeuille.
Une signature souveraine déjà sous tension avant le débat successoral
Avant même que la question de la transition ne soit mise sur la table par les analystes, la trajectoire budgétaire camerounaise suscitait des interrogations. Le pays est classé en risque modéré de surendettement par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale depuis plusieurs exercices, avec un ratio dette publique sur produit intérieur brut qui a franchi la barre des 40 % au sortir de la pandémie, après avoir longtemps évolué sous ce seuil. Le programme conclu avec le FMI au titre de la Facilité élargie de crédit, approuvé en juillet 2021 pour un montant d’environ 690 millions de dollars, a imposé une discipline budgétaire assortie de réformes structurelles sur les entreprises publiques et le secteur pétrolier.
Les trois grandes agences de notation suivent l’émetteur camerounais avec une prudence constante. Historiquement, la signature de Yaoundé évolue dans la catégorie spéculative, autour du B par Standard & Poor’s et de B2 chez Moody’s, un cran en dessous des émetteurs comparables de la zone franc comme la Côte d’Ivoire ou le Sénégal. Cette position relative s’explique moins par les ratios macroéconomiques que par les primes de risque politique et institutionnel que les investisseurs appliquent au pays depuis plusieurs cycles.
Le risque de transition, variable désormais chiffrée par les marchés
La particularité du moment tient à la transformation d’un risque longtemps considéré comme diffus en un paramètre quantifiable. Les gestionnaires d’actifs qui suivent la dette africaine libellée en devises intègrent désormais une prime explicite liée à l’absence de dauphin désigné et à l’opacité entourant l’organisation d’une éventuelle vacance du pouvoir. Les spreads des eurobonds camerounais, émis notamment en 2015 pour 750 millions de dollars puis complétés par un placement de 685 millions d’euros en 2021, se sont écartés par rapport aux comparables régionaux au fil des épisodes de doute sur l’agenda politique.
Ce renchérissement du coût de financement n’est pas théorique. Chaque point de base supplémentaire sur le service de la dette extérieure se traduit en charges budgétaires concrètes, dans un pays où les recettes pétrolières de la Société nationale des hydrocarbures (SNH) déclinent structurellement sous l’effet de la baisse de production des champs matures du bassin de Rio del Rey. La diversification vers le gaz naturel liquéfié, portée par le projet flottant Hilli Episeyo au large de Kribi, n’a pas comblé l’écart.
Un environnement régional qui amplifie la vigilance des investisseurs
Le contexte sous-régional accentue la sensibilité des agences aux signaux politiques camerounais. La vague de ruptures institutionnelles enregistrée en Afrique de l’Ouest et au Sahel depuis 2020, du Mali au Niger en passant par le Burkina Faso et le Gabon voisin en août 2023, a renforcé la prime de risque politique appliquée aux émetteurs du continent. Dans la Cemac, où le franc CFA assure une stabilité monétaire adossée au Trésor français, la crédibilité budgétaire des États membres conditionne la soutenabilité du régime de change et les réserves de la Banque des États de l’Afrique centrale.
À cela s’ajoutent des facteurs internes qui pèsent sur la perception du risque pays : la crise anglophone dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, qui dure depuis 2016 et génère un coût sécuritaire et humanitaire significatif, ainsi que la pression de Boko Haram et de ses dissidences dans l’Extrême-Nord. L’empilement de ces vulnérabilités explique pourquoi la question successorale, longtemps traitée comme un tabou domestique, est désormais discutée ouvertement dans les notes d’analyse des salles de marché.
Reste que la trajectoire n’est pas écrite. Une clarification du calendrier institutionnel, couplée à la poursuite des réformes engagées avec les bailleurs multilatéraux, demeure l’instrument le plus efficace dont dispose Yaoundé pour contenir la prime de risque et préserver sa capacité d’accès aux marchés dans les prochaines fenêtres d’émission.
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