Le marché régional des titres publics de l’UMOA vient d’enregistrer un volume trimestriel supérieur à 2 300 milliards de FCFA, soit environ 3,5 milliards d’euros levés en trois mois par les huit Trésors nationaux. La Côte d’Ivoire occupe la première place parmi les émetteurs, suivie du Sénégal. Ce classement confirme la hiérarchie économique de la zone, mais il traduit surtout une accélération structurelle du recours des États au guichet régional animé par UMOA-Titres, l’agence rattachée à la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO).
Un marché régional devenu le premier bailleur des États
Longtemps considéré comme un complément aux financements concessionnels, le marché des titres publics ouest-africain est devenu, en l’espace d’une décennie, la principale source de financement budgétaire pour la plupart des Trésors de la zone. Depuis la création d’UMOA-Titres en 2013, les volumes émis annuellement sont passés d’environ 1 500 milliards de FCFA à des niveaux dépassant désormais 7 000 milliards sur une année pleine. L’étape des 2 300 milliards franchie sur un seul trimestre illustre un changement d’échelle qui n’est plus marginal.
Cette montée en puissance répond à une contrainte simple : les besoins de financement des États membres se sont considérablement alourdis depuis la crise sanitaire de 2020, puis sous l’effet du choc inflationniste de 2022. La hausse des taux directeurs de la BCEAO, portés à 3,50 % sur le principal guichet, s’est répercutée sur les coûts d’emprunt des Trésors, mais sans tarir l’appétit des banques régionales. Celles-ci conservent une préférence marquée pour la signature souveraine, pondérée à zéro dans leurs ratios prudentiels.
Côte d’Ivoire et Sénégal : deux signatures, deux trajectoires
La domination d’Abidjan n’est pas une surprise. Première économie de l’Union avec près de 40 % du produit intérieur brut régional, la Côte d’Ivoire émet régulièrement les tickets les plus importants, tant en bons du Trésor à court terme qu’en obligations assimilables à maturités plus longues. Le pays bénéficie d’une notation souveraine parmi les meilleures de la zone, notée Ba2 chez Moody’s et BB- chez S&P, ce qui lui ouvre également les marchés internationaux en euros et en dollars.
Le cas sénégalais est plus singulier. Dakar maintient un rythme d’émissions soutenu malgré un climat budgétaire tendu : l’audit des finances publiques lancé après l’arrivée au pouvoir du président Bassirou Diomaye Faye en avril 2024 a révélé un endettement et un déficit plus élevés qu’anticipé, entraînant la suspension provisoire du programme avec le Fonds monétaire international. Dans ce contexte, le marché régional joue un rôle d’amortisseur décisif, en offrant au Trésor sénégalais une alternative immédiate aux financements extérieurs devenus plus coûteux ou plus incertains. La prime de risque exigée par les investisseurs régionaux sur la signature sénégalaise s’est néanmoins écartée, un phénomène observé sur plusieurs adjudications récentes.
Les enjeux pour les six autres États membres
Derrière le duo Abidjan-Dakar, les trajectoires divergent sensiblement. Le Bénin et le Togo continuent d’émettre à un rythme régulier et bénéficient d’une relative confiance des investisseurs institutionnels. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger, en revanche, naviguent dans un environnement plus contraint depuis les ruptures politiques de 2021 à 2023 et leur retrait annoncé de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Pour ces trois pays, le marché régional constitue désormais quasiment l’unique canal de financement non concessionnel, après le gel d’une partie des appuis extérieurs.
La Guinée-Bissau, économie la plus modeste de l’Union, reste un acteur ponctuel aux volumes limités. L’écart entre les plus grands émetteurs et les plus petits ne cesse de s’élargir, ce qui pose à terme la question d’une segmentation du marché régional, voire d’une différenciation plus explicite des primes exigées par les investisseurs.
Reste une interrogation macroéconomique de fond. La capacité des banques de l’Union à continuer d’absorber des volumes croissants de dette souveraine n’est pas infinie. Le ratio des créances sur l’État dans les bilans bancaires dépasse déjà 30 % dans plusieurs juridictions, un niveau qui attire l’attention du FMI et de la Commission bancaire de l’UMOA. Le record trimestriel confirme la vitalité du marché, mais il rappelle aussi l’urgence d’élargir la base des investisseurs, notamment vers les compagnies d’assurance, les fonds de pension et les épargnants retail.
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