La famine au Soudan fait désormais l’objet d’une déclaration conjointe émise par le Royaume-Uni et trente-et-un partenaires internationaux, dans un texte publié vendredi qui pointe un basculement humanitaire désormais tangible. Le document souligne la gravité des pénuries alimentaires et appelle les parties au conflit à ouvrir sans entrave les accès aux populations assiégées. L’initiative, diplomatique dans la forme, se veut une mise sous surveillance politique d’un dossier que la communauté internationale avait, de l’aveu de nombreux travailleurs humanitaires, laissé dériver.
Un conflit par procuration qui structure la crise alimentaire
Depuis le déclenchement des hostilités entre les Forces armées soudanaises (FAS) du général Abdel Fattah al-Burhan et les Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, en avril 2023, le Soudan s’est enfoncé dans ce que les Nations unies qualifient de l’une des pires crises de déplacement au monde. Les combats ont fait basculer plus de dix millions de personnes hors de leur foyer selon les estimations onusiennes publiées en 2024, et l’insécurité alimentaire aiguë touche désormais, selon le cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), plus de la moitié de la population. La famine a été officiellement constatée au camp de Zamzam, près d’El-Fasher au Darfour-Nord, à l’été 2024, une première depuis plusieurs années à l’échelle mondiale.
Derrière cette tragédie se joue un affrontement d’influences qui complique toute médiation. Les Émirats arabes unis sont régulièrement accusés, notamment par Khartoum et par plusieurs rapports d’experts onusiens, de soutenir logistiquement les FSR, allégations qu’Abou Dhabi conteste. L’Égypte, de son côté, conserve des liens étroits avec l’armée régulière soudanaise, qu’elle considère comme un verrou stratégique sur le Nil. Ce double parrainage régional transforme chaque initiative diplomatique en terrain miné.
Le pari britannique d’une coalition large
En rassemblant trente-et-un signataires autour d’un même texte, le Foreign Office cherche à peser sans heurter frontalement ses partenaires du Golfe. Londres copréside depuis plusieurs mois le volet soudanais au Conseil de sécurité des Nations unies, où le Royaume-Uni est porte-plume sur le dossier. La conférence internationale sur le Soudan organisée à Londres en avril 2025, aux côtés de l’Union africaine, de l’Union européenne, de la France et de l’Allemagne, avait déjà mobilisé plus de 800 millions de livres sterling de promesses de financement humanitaire, selon les chiffres communiqués par le gouvernement britannique à l’issue de la rencontre.
La déclaration conjointe de vendredi s’inscrit dans cette continuité. Elle vise moins à annoncer de nouveaux moyens qu’à réaffirmer un cadre politique commun, à l’heure où les Programme alimentaire mondial (PAM) et Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) multiplient les avertissements sur l’imminence d’une famine généralisée dans plusieurs localités du Kordofan et du Darfour.
El-Fasher, point de rupture humanitaire
La ville d’El-Fasher, capitale du Darfour-Nord, concentre aujourd’hui toutes les inquiétudes. Dernière grande agglomération du Darfour encore partiellement contrôlée par l’armée régulière, elle subit un siège des FSR depuis mai 2024. Les convois d’aide y pénètrent au compte-gouttes, les hôpitaux fonctionnent par intermittence et les prix des denrées de base ont été multipliés par cinq à dix selon les relevés d’organisations humanitaires présentes sur place en 2024 et 2025. La chute éventuelle d’El-Fasher ouvrirait un corridor stratégique vers le Tchad voisin, aggravant la pression sur un pays qui accueille déjà plus de 700 000 réfugiés soudanais.
Pour les trente-deux signataires, l’enjeu dépasse la seule urgence alimentaire. Il s’agit de réhabiliter une diplomatie humanitaire capable de produire des effets concrets sur les belligérants, à un moment où les mécanismes de Djeddah, portés par l’Arabie saoudite et les États-Unis, peinent à relancer des pourparlers substantiels. Reste à savoir si cette coalition élargie saura traduire la pression déclarative en ouverture effective des couloirs humanitaires, condition première pour éloigner le spectre d’une famine à l’échelle d’un pays de 48 millions d’habitants.
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