L’affaire Khashoggi connaît un nouveau rebondissement judiciaire en France. Un juge d’instruction parisien a été désigné pour enquêter sur l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, tué en octobre 2018 dans l’enceinte du consulat d’Arabie saoudite à Istanbul. La saisine fait suite au dépôt d’une plainte mettant en cause le prince héritier Mohammed ben Salmane, dirigeant de facto du royaume wahhabite et architecte de la stratégie Vision 2030. Cette ouverture d’information judiciaire intervient alors que Riyad multiplie les offensives diplomatiques pour consolider son image internationale.
Un dossier judiciaire qui s’invite dans la relation franco-saoudienne
Le choix de la justice française d’instruire ce dossier ne relève pas d’un automatisme procédural. Il suppose que les magistrats du parquet aient estimé recevables les éléments de compétence présentés par la partie plaignante, qu’il s’agisse de la nationalité de victimes collatérales, de la présence de protagonistes sur le territoire national ou de la qualification de crimes contre l’humanité. Le journaliste, ancien éditorialiste du Washington Post et figure critique du pouvoir saoudien, avait été démembré par un commando dépêché depuis Riyad, selon les conclusions livrées en 2019 par la rapporteuse spéciale des Nations unies Agnès Callamard.
Pour Paris, l’équation est délicate. L’Arabie saoudite figure parmi les premiers clients de l’industrie française de défense et un partenaire énergétique structurant. Les relations bilatérales se sont densifiées ces dernières années autour de contrats portant sur l’armement, l’aéronautique civile, le tourisme culturel à AlUla et les investissements croisés via le Fonds public d’investissement saoudien (PIF). Une mise en examen, même symbolique, du dauphin de la maison des Saoud aurait des répercussions immédiates sur ce dialogue stratégique.
L’immunité du prince héritier au cœur des débats
La question centrale que devra trancher l’instruction touche à l’immunité de juridiction dont bénéficient les chefs d’État et de gouvernement en exercice. Mohammed ben Salmane, devenu Premier ministre du royaume en septembre 2022, peut se prévaloir d’une protection coutumière reconnue par le droit international. Plusieurs juridictions occidentales, dont une cour fédérale américaine en 2022, ont déjà invoqué cette immunité pour écarter des poursuites civiles. Reste que la qualification éventuelle de crime de torture ou de disparition forcée pourrait, selon certaines analyses doctrinales, offrir une brèche à l’action publique.
Les organisations de défense des droits humains, parmi lesquelles Reporters sans frontières, militent depuis plusieurs années pour qu’une juridiction occidentale se saisisse formellement du dossier. L’enquête turque, conduite par le procureur d’Istanbul, avait été transférée à Riyad en avril 2022 dans un geste de rapprochement entre Ankara et la monarchie du Golfe. Le procès saoudien, lui, s’était soldé par la condamnation de huit exécutants sans que la chaîne de commandement ne soit publiquement établie.
Un précédent qui pèse sur la diplomatie du Golfe
La démarche parisienne s’inscrit dans une tendance plus large de judiciarisation des affaires impliquant des dirigeants du Golfe en Europe. Plusieurs procédures ont été engagées ces dernières années en Allemagne, au Royaume-Uni et en Belgique sur des fondements voisins, qu’il s’agisse de ventes d’armes utilisées au Yémen ou de surveillance numérique visant des dissidents. L’enquête française pourrait alimenter cette dynamique transnationale, d’autant que les services de renseignement occidentaux, à commencer par la CIA, ont conclu à l’implication directe du prince héritier dans la planification de l’opération d’Istanbul.
Pour le pouvoir saoudien, l’enjeu réputationnel est majeur. Riyad investit massivement dans le sport mondial, la culture et l’attractivité touristique afin de neutraliser l’héritage médiatique de l’affaire Khashoggi. L’organisation programmée de la Coupe du monde de football en 2034 et l’Exposition universelle de 2030 figurent au cœur de cette stratégie d’influence. Une instruction française, même longue, ravive un récit que les autorités saoudiennes souhaitent voir refermé.
Les avocats de la partie plaignante espèrent que la procédure permettra d’auditionner d’anciens membres des services de sécurité saoudiens réfugiés à l’étranger et d’accéder aux éléments matériels recueillis par la justice turque. Le calendrier judiciaire reste toutefois incertain. Selon France 24 Moyen-Orient, la désignation du magistrat instructeur constitue à ce stade la première étape d’une procédure qui pourrait s’étendre sur plusieurs années.
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