L’approvisionnement en hydrocarbures du Burkina Faso et du Mali depuis le Niger demeure, à l’automne 2026, davantage un chantier politique qu’une réalité commerciale. Les trois pays, réunis depuis juillet 2024 au sein de la Confédération de l’Alliance des États du Sahel (AES), ont fait de la mutualisation énergétique un marqueur de leur rupture avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), quittée officiellement en janvier 2025. Dans les faits, le brut extrait du bassin d’Agadem, dans l’est nigérien, continue de suivre très majoritairement la route du pipeline qui descend vers le terminal de Sèmè, sur la côte béninoise, long d’environ 1 980 kilomètres et inauguré en novembre 2023.
Une architecture pétrolière conçue pour l’export, pas pour l’intégration régionale
La difficulté première est industrielle. Le Niger ne dispose, à Zinder, que de la raffinerie de la Soraz, coentreprise entre la Société nigérienne de pétrole (Sonidep) et China National Petroleum Corporation (CNPC), d’une capacité nominale de 20 000 barils par jour. Cette installation couvre historiquement le marché intérieur nigérien et une partie des exportations terrestres vers le nord du Nigeria et le Mali. L’essentiel du brut d’Agadem, dont la production vise 90 000 barils/jour à l’horizon 2026, est pensé pour l’export maritime via le pipeline Niger-Bénin opéré par la West African Oil Pipeline Company (WAPCO), filiale de CNPC.
Or, raffiner localement pour approvisionner Bamako et Ouagadougou supposerait soit un accroissement significatif des capacités de Zinder, soit la mobilisation d’outils de raffinage au Mali ou au Burkina Faso. Ni la Société nationale burkinabè des hydrocarbures (Sonabhy), structure d’importation et de stockage, ni son équivalent malien ne raffinent de brut : les deux pays importent des produits finis, essentiellement depuis les ports d’Abidjan, de Lomé, de Téma et de Cotonou. Le brut nigérien, pour alimenter leurs stations-service, devrait donc être raffiné ailleurs puis réacheminé, ce qui annule une partie de la logique d’intégration.
Logistique terrestre et contentieux béninois en toile de fond
La contrainte logistique redouble la contrainte industrielle. Les corridors routiers entre le Niger, le Burkina Faso et le Mali traversent des zones où opèrent les groupes affiliés à l’État islamique au Grand Sahara et au JNIM, rendant coûteuses et aléatoires les rotations de camions-citernes. Le fret ferroviaire fait défaut : la ligne Dakar-Bamako fonctionne par à-coups depuis 2018, et aucune voie ferrée ne relie directement Niamey à Ouagadougou ou à Bamako. L’option du pipeline existant, pour en extraire des volumes destinés à l’ouest, se heurte à l’orientation technique de l’infrastructure, strictement conçue pour acheminer du brut vers le littoral.
À cela s’ajoute le contentieux ouvert avec Cotonou. Depuis la fermeture officielle de la frontière nigéro-béninoise en août 2023 puis les tensions autour des chargements du terminal de Sèmè en mai et juin 2024, les relations entre Niamey et Cotonou oscillent entre crispation et reprise technique. Un chargement effectif a repris à l’été 2024, mais la défiance politique continue de peser sur la fluidité des flux et sur les marges disponibles pour redéployer une partie du brut vers l’intérieur sahélien.
Un cadre confédéral encore embryonnaire
Sur le plan institutionnel, le traité confédéral signé à Niamey le 6 juillet 2024 évoque la coopération énergétique sans détailler de mécanisme opérationnel pour les hydrocarbures. Aucune compagnie commune de négoce ou de transport n’a été formellement créée entre Sonidep, Sonabhy et la Société malienne des produits pétroliers. Les financements nécessaires à une telle architecture, qu’il s’agisse de nouveaux dépôts, d’une rallonge de capacité à Zinder ou d’un corridor sécurisé, excèdent les marges budgétaires actuelles des trois États, confrontés à des recettes contraintes et à un accès réduit aux bailleurs traditionnels depuis les ruptures avec Paris et plusieurs partenaires occidentaux en 2022-2024.
L’impact pour les consommateurs reste tangible. Au Burkina Faso, le prix du super sans plomb a été relevé par la Sonabhy à plusieurs reprises depuis 2023, et le Mali a connu en 2022 puis en 2023 des épisodes de rupture d’approvisionnement liés à l’embargo de la CEDEAO et aux attaques contre les convois de citernes. L’horizon d’un brut sahélien raffiné pour un marché sahélien reste donc crédible à moyen terme, mais suppose une marche technique, financière et sécuritaire que les annonces politiques, à elles seules, ne suffisent pas à franchir.
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