Le vote est passé presque sans débat public. Réuni à huis clos dimanche, le Conseil de la nation, chambre haute du Parlement algérien, a approuvé par 148 voix sur 174 l’autorisation présidentielle d’un envoi de contingents militaires au Niger. Le texte, soumis dans la foulée à l’Assemblée populaire nationale (APN), s’appuie sur la révision constitutionnelle de 2020, qui exige la majorité des deux tiers dans chacune des chambres pour tout engagement de l’armée hors du territoire national. Une telle procédure n’avait jamais été menée à son terme depuis l’adoption de ce verrou constitutionnel.
Une rupture avec cinq décennies d’abstention militaire
Le dernier engagement officiel de troupes algériennes hors des frontières remonte à 1973, lors de la guerre contre Israël aux côtés de l’Égypte et de la Syrie. Depuis l’indépendance, la diplomatie algérienne s’est construite sur une orthodoxie stricte : refus des bases étrangères sur son sol, refus d’envoyer ses soldats combattre ailleurs, préférence pour la médiation. Alger a parrainé les accords d’Alger de 2015 au Mali, négocié les otages du Sahel, soutenu les processus onusiens. Cette prudence tenait à la mémoire de la guerre de libération et à une lecture tiers-mondiste de la souveraineté.
La décision soumise au Parlement renverse cette grammaire. Pour le chercheur en relations internationales Abdellah Akir, « cette décision marque une évolution majeure de la doctrine de défense algérienne, historiquement fondée sur le principe de non-intervention militaire hors des frontières nationales ». L’analyste Geoff Porter, spécialiste des risques en Afrique du Nord, souligne qu’Alger « avait essayé de préserver ses intérêts nationaux et d’exercer son influence régionale par ses moyens habituels: le dialogue, le droit international, les forums multilatéraux ». Ces instruments diplomatiques n’ont pas résisté à l’onde de choc des coups d’État sahéliens de 2020 à 2023.
Protéger un corridor énergétique de près de 4 000 kilomètres
Officiellement, la mission visera à sécuriser des installations énergétiques dans le nord du Niger, zone d’activité de la compagnie nationale Sonatrach et point de passage obligé du projet de gazoduc transsaharien reliant les champs nigérians au bassin méditerranéen. Ce tracé, étudié depuis le milieu des années 2000 par Alger, Niamey et Abuja, doit traverser environ 4 128 kilomètres, dont près de la moitié en territoire algérien. Il représente pour l’Union européenne une option de diversification face au gaz russe, et pour l’Algérie une occasion de consolider son rang de troisième fournisseur gazier du continent européen, derrière la Norvège et les États-Unis.
La frontière commune entre les deux pays, longue de près de 1 000 kilomètres, traverse des zones désertiques où opèrent groupes jihadistes, trafiquants et katibas transfrontalières. L’an dernier, l’armée algérienne avait détruit un drone venu du Mali, incident jamais pleinement élucidé publiquement. Le protocole de défense signé récemment entre Alger et Niamey, dont le contenu reste confidentiel, et celui paraphé lors de la visite du ministre nigérien de la Défense Salifou Modi auprès du président Abdelmadjid Tebboune et du chef d’état-major Saïd Chengriha, forment l’ossature juridique d’une nouvelle coopération militaire.
Un repositionnement face à Rabat, Abou Dhabi et l’AES
Le calendrier n’est pas neutre. Alger a rompu ses liens diplomatiques avec Rabat en août 2021 et dégradé ses relations avec les Émirats arabes unis, qu’elle accuse de soutenir des agendas hostiles au Sahara occidental et dans la Corne de l’Afrique. En livrant quatre hélicoptères militaires au Niger et en déployant des avions de combat après la tentative de mutinerie d’août dernier, Alger a devancé les offres marocaines et émiraties de coopération sécuritaire au Sahel. Le président Tebboune l’a formulé sans ambages depuis le palais d’El Mouradia : « Il y a des pays – que je ne nommerai pas – qui ont conspiré contre (le Niger). Nous nous tenons à ses côtés. »
Reste un paradoxe que les prochains mois éclaireront. Niamey appartient à l’Alliance des États du Sahel (AES), aux côtés de Bamako et de Ouagadougou, et entretient une coopération militaire étroite avec l’Africa Corps russe, successeur de Wagner. L’arrivée de soldats algériens placerait le Niger à la croisée de deux parrainages militaires étrangers, configuration inédite dans la région. Pour Alger, il s’agit d’exister concrètement là où les discours ne suffisent plus à peser.
Pour aller plus loin
La Gambie récupère 2,5 M USD d’avoirs Jammeh via Washington · Mali : 54 civils tués près de Ménaka, l’EIGS désigné par les FAMa · Fleuve Congo : Tshisekedi soumet tout transfert d’eau à référendum

Be the first to comment on "Alger franchit le pas d’une projection militaire au Niger"