Gabon : Oligui Nguema réclame des comptes à BW Energy après un naufrage

Offshore oil platform in urban harbor, showcasing industrial scenery and oceanic platform structure.Photo : Paul Uchechukwu 🇳🇬 / Pexels

Le président gabonais Brice Oligui Nguema a choisi la voie publique pour s’adresser à BW Energy, compagnie pétrolière norvégienne active au Gabon, à la suite du naufrage du navire Prospector 5. En plaçant lui-même l’opérateur devant ses obligations, le chef de l’État de la transition transforme un accident maritime en dossier politique, et signale qu’il entend contrôler personnellement le récit officiel autour du drame.

Un président qui s’empare d’un dossier industriel

L’intervention présidentielle marque une inflexion dans la façon dont Libreville traite ses relations avec les compagnies étrangères du secteur des hydrocarbures. Depuis la prise de pouvoir d’août 2023, les autorités de transition ont multiplié les gestes de reprise en main du secteur extractif, de la renégociation d’actifs pétroliers rachetés à Assala Energy à la revue des contrats miniers. L’affaire du Prospector 5 s’inscrit dans cette séquence, où l’État cherche à démontrer qu’il n’est plus un partenaire passif.

En s’adressant directement à BW Energy, le président court-circuite les canaux habituels, qui auraient conduit le dossier vers le ministère du Pétrole, l’autorité maritime ou le régulateur sectoriel. Ce choix traduit la volonté de maîtriser le calendrier des annonces et d’éviter que la gestion de la crise échappe à l’exécutif. Il engage aussi la parole présidentielle, puisque la promesse de transparence envers la population devra être tenue dans un délai politiquement acceptable.

BW Energy, acteur central de l’offshore gabonais

La compagnie visée n’est pas un acteur marginal. Spin-off du groupe BW Offshore basé à Oslo, BW Energy opère au Gabon le champ pétrolier de Dussafu, au large de la province de la Nyanga, qui constitue l’un des actifs offshore les plus productifs du pays avec plusieurs dizaines de milliers de barils par jour selon les données publiques du groupe. Le Gabon représente ainsi la part la plus importante du portefeuille de production de la société, aux côtés de projets au Brésil et en Namibie.

Cette dépendance mutuelle rend l’interpellation présidentielle particulièrement sensible. Pour Libreville, les redevances pétrolières issues de Dussafu pèsent dans un budget déjà sous tension, alors que la production nationale d’hydrocarbures oscille autour de 200 000 barils par jour, loin du pic historique du début des années 1990. Pour la compagnie norvégienne, le Gabon est un pilier de valorisation en Bourse, et une crise prolongée avec l’État hôte pourrait affecter la perception des investisseurs.

Un précédent qui pèsera sur la gouvernance pétrolière

Les accidents offshore ont historiquement constitué des moments charnières dans la relation entre États producteurs et compagnies internationales. L’explosion de la plateforme Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique en avril 2010, qui avait coûté la vie à onze travailleurs et provoqué la pire marée noire de l’histoire américaine, avait durablement remodelé la régulation du secteur et le rapport de force entre l’administration fédérale et BP. Au Nigeria voisin, les incidents à répétition sur les installations de Shell et d’ExxonMobil ont alimenté une révision profonde du cadre législatif, parachevée par le Petroleum Industry Act de 2021.

Le Gabon dispose, lui, d’un corpus réglementaire actualisé en 2019 avec un nouveau code des hydrocarbures, puis amendé pour renforcer les obligations de contenu local et les responsabilités des opérateurs. Reste que l’application concrète de ces textes en cas d’accident grave n’a pas été véritablement testée. La manière dont la présidence conduira l’enquête, désignera ou non une commission indépendante, et rendra publiques les conclusions, servira de référence pour les prochains contrats et pour les discussions en cours autour de la nationalisation partielle d’actifs.

Un test de crédibilité pour la transition

La promesse de vérité adressée aux Gabonais engage plus que la gestion d’un sinistre industriel. Elle touche à la crédibilité du discours de rupture porté par les autorités de transition depuis deux ans, à quelques mois d’échéances politiques décisives pour la consolidation du nouveau pouvoir. Un règlement opaque ou perçu comme favorable à l’opérateur étranger affaiblirait le narratif de souveraineté retrouvée.

À l’inverse, une procédure rigoureuse, assortie de sanctions proportionnées si les responsabilités de la compagnie étaient établies, pourrait servir de carte de visite auprès d’autres partenaires et crédibiliser les ambitions du pays dans la renégociation de ses contrats extractifs. L’exécutif gabonais joue, sur ce dossier, bien davantage que l’issue d’un contentieux maritime.

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Moussa Kéita
Spécialiste des matières premières et de la transition énergétique, Moussa Kéita suit les filières pétrolières, gazières et minières africaines. Il s'intéresse particulièrement à la gouvernance des ressources extractives, aux nouveaux projets d'hydrogène vert et aux tensions géopolitiques autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le lithium.

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