Violences armées en Afrique : 23 872 morts recensés sur douze mois

Soldier in Colombian military uniform holding a rifle, outdoors in Bojayá, Chocó, Colombia.Photo : Franklin Peña Gutierrez / Pexels

Les violences imputées aux organisations armées se réclamant d’une interprétation radicale de l’islam ont causé 23 872 morts en un an sur le continent africain, selon un bilan rendu public ces derniers jours. Ce décompte, qui agrège attaques directes contre les civils, affrontements avec les forces régulières et exactions ciblées, confirme un déplacement durable de l’épicentre jihadiste mondial vers l’Afrique subsaharienne, phénomène déjà documenté depuis 2021 par les principaux indices internationaux de mesure du terrorisme.

Un arc d’instabilité qui redessine la carte sécuritaire africaine

La géographie de ces violences s’organise désormais autour de trois foyers majeurs. Le premier, le Sahel central, concentre à lui seul une part prépondérante des pertes, autour du triangle Mali-Burkina Faso-Niger où opèrent le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, et l’État islamique au Sahel. Le second englobe le bassin du lac Tchad, où les factions issues de Boko Haram et la Province d’Afrique de l’Ouest de l’État islamique (ISWAP) maintiennent une pression constante sur le nord-est du Nigeria, le Cameroun septentrional et l’ouest du Tchad.

Le troisième foyer court de la Corne au canal du Mozambique. Les Shebab somaliens, les Forces démocratiques alliées (ADF) actives entre l’Ouganda et l’est de la République démocratique du Congo, ainsi que les insurgés d’Ahlu Sunnah wal Jamaa dans la province de Cabo Delgado au Mozambique, forment une continuité opérationnelle que les armées nationales peinent à endiguer. Depuis le retrait progressif des missions onusiennes et le repli de plusieurs partenaires occidentaux, cette ceinture d’insécurité s’étend plus qu’elle ne reflue.

Du prêche à la prédation : l’économie de guerre comme moteur réel

La lecture strictement religieuse de ces mouvements masque un ressort plus prosaïque. La plupart des grandes katibas sahéliennes tirent l’essentiel de leurs revenus de la taxation du bétail, de l’orpaillage artisanal, du racket sur les axes routiers et, de plus en plus, du contrôle de segments entiers du commerce transfrontalier. Le JNIM a ainsi imposé des zakat informelles sur des pans entiers du marché aux bestiaux au centre du Mali, détournant un prélèvement canonique de sa finalité redistributive pour financer un appareil militaire.

Cette captation de ressources explique pourquoi la seule réponse sécuritaire plafonne. Au Burkina Faso, les Volontaires pour la défense de la patrie mobilisent plusieurs dizaines de milliers d’auxiliaires civils sans parvenir à restaurer durablement l’autorité de l’État sur les zones rurales reprises. Au Nigeria, la Force multinationale mixte, créée en 2015 autour du bassin du lac Tchad, obtient des succès tactiques mais n’enraye pas la régénération des cellules d’ISWAP. En Somalie, l’ATMIS, qui a succédé à l’AMISOM en 2022 et dont le mandat se referme, laisse une armée nationale encore convalescente face à des Shebab solidement implantés dans le sud et le centre du pays.

Contestation théologique et vide institutionnel

Face à cette instrumentalisation, les grandes autorités religieuses musulmanes du continent ont multiplié ces dernières années les prises de position doctrinales. La Ligue des oulémas, prédicateurs et imams du Sahel, basée à Nouakchott, a produit plusieurs fatwas condamnant explicitement les attaques contre les civils et le recours au takfir, cette excommunication par laquelle les groupes jihadistes justifient le meurtre d’autres musulmans. Au Nigeria, le Sultanat de Sokoto et le Jama’atu Nasril Islam portent un discours similaire, sans toujours disposer des relais de terrain nécessaires pour concurrencer la prédication armée.

La réponse politique régionale, elle, se fragmente. Le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), formalisé en 2024, et la constitution de l’Alliance des États du Sahel (AES) ont réduit les cadres de coopération antiterroriste existants. L’Union africaine, dont le Centre africain d’études et de recherche sur le terrorisme, basé à Alger, documente ces dynamiques depuis 2004, peine à imposer une architecture commune de riposte alors que les partenariats bilatéraux, notamment avec Moscou, redistribuent les cartes.

Reste que ce bilan de près de 24 000 morts annuels ne décrit pas une fatalité. Les épisodes de reconquête territoriale observés à Mogadiscio entre 2022 et 2023, ou le reflux temporaire d’ISWAP sur certains axes du nord-est nigérian, montrent qu’une articulation entre pression militaire, offre civile et contestation doctrinale produit des résultats mesurables. Encore faut-il que les États concernés disposent du temps politique et des ressources budgétaires pour la soutenir.

Pour aller plus loin

Alger franchit le pas d’une projection militaire au Niger · La Gambie récupère 2,5 M USD d’avoirs Jammeh via Washington · Mali : 54 civils tués près de Ménaka, l’EIGS désigné par les FAMa

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About the Author

Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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