Banque centrale de Libye : la bataille des réserves relancée

A striking black and white photo of a high-rise building in Athens, Greece.Photo : My Photos / Pexels

La Banque centrale de Libye concentre une singularité institutionnelle rare dans un pays en partition : elle est reconnue, à Tripoli comme à Benghazi, comme la seule entité habilitée à percevoir les revenus pétroliers libyens et à alimenter en devises les deux administrations rivales. Cette exclusivité, consacrée par les accords politiques successifs placés sous l’égide des Nations unies, fait de la CBL un verrou stratégique dont la maîtrise détermine, dans les faits, la capacité à payer les salaires de la fonction publique, à financer les importations alimentaires et à honorer les contrats avec les compagnies pétrolières étrangères.

Une institution monétaire au centre d’un État dédoublé

Depuis la rupture institutionnelle consommée en 2014 entre le gouvernement d’union nationale installé à Tripoli, reconnu par la communauté internationale, et les autorités parallèles de l’est soutenues par le maréchal Khalifa Haftar et la Chambre des représentants de Tobrouk, la Libye vit sous un régime politique dédoublé. Deux cabinets, deux parlements, deux armées : seule la Banque centrale de Libye, un temps elle-même scindée entre une direction à Tripoli et une antenne à Benghazi, a été réunifiée en 2023 sous la pression onusienne. Cette réunification formelle, saluée comme un acquis fragile par la Mission d’appui des Nations unies en Libye (MANUL), n’a pas éteint la rivalité : elle l’a déplacée vers la question du contrôle du gouvernorat et de la composition du conseil d’administration.

L’épisode d’août et septembre 2024 a illustré la fragilité du dispositif. La tentative du Conseil présidentiel de Tripoli de limoger le gouverneur Sadiq al-Kabir, en poste depuis 2011, avait provoqué une suspension partielle de la production pétrolière décidée par les autorités de l’est, faisant chuter les exportations de près de la moitié pendant plusieurs semaines. La médiation onusienne avait abouti à la désignation d’un nouveau gouverneur, Naji Issa, acceptable par les deux camps, mais au prix d’un équilibre toujours précaire.

Les pétrodollars, variable d’ajustement politique

L’enjeu financier est considérable. La Libye produit, selon les niveaux atteints en 2024 et 2025, entre 1,1 et 1,3 million de barils par jour, pour des recettes d’exportation d’hydrocarbures qui ont oscillé entre 20 et 30 milliards de dollars annuels sur la dernière décennie. Les réserves de change de la CBL, parmi les plus élevées du continent rapportées à la population, sont estimées de longue date dans une fourchette de l’ordre de 80 à 90 milliards de dollars, un matelas hérité des années de boom pétrolier. Ces montants transitent par la banque centrale avant d’être affectés aux budgets des deux administrations selon des clés de répartition négociées, souvent contestées.

La question posée par la rivalité actuelle est moins celle du siège institutionnel que celle de la répartition. Les autorités de l’est réclament depuis plusieurs années une part accrue des allocations budgétaires, arguant du poids démographique et des investissements de reconstruction, notamment après les inondations de Derna en septembre 2023 qui avaient fait plus de 4 000 morts selon les bilans onusiens. Tripoli, à l’inverse, défend l’unicité du budget et dénonce les émissions de dette parallèles contractées par le camp oriental, estimées par le Fonds monétaire international à plusieurs dizaines de milliards de dinars libyens.

Un terrain d’influences extérieures assumées

Le dossier bancaire libyen n’est pas purement interne. La Turquie, principal soutien militaire du gouvernement de Tripoli depuis 2019, surveille étroitement la solvabilité de son allié, de même que l’Italie et les grands acheteurs européens de brut libyen. À l’est, l’Égypte, les Émirats arabes unis et la Russie, dont le groupe militaire Wagner puis Africa Corps assurent une présence sur plusieurs bases, accompagnent le camp Haftar et plaident pour un partage plus favorable à Benghazi. Chaque recomposition au sein de la CBL est scrutée par ces capitales, qui y voient le reflet de leurs propres positions sur l’échiquier libyen.

Reste que la stabilité monétaire du pays dépend en dernier ressort de la capacité des deux pôles à maintenir un canal institutionnel unique pour les hydrocarbures. Toute scission durable de la banque centrale précipiterait une crise de change, une inflation importée et, à terme, l’émergence de deux monnaies de fait sur un même territoire. C’est cette perspective, davantage que la bataille des hommes, qui explique la vigilance des partenaires régionaux et la prudence calculée du nouveau gouverneur de la Banque centrale de Libye.

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Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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