Le Trans-Saharan Gas Pipeline (TSGP), également connu sous l’acronyme NIGAL, entre dans une phase présentée comme opérationnelle par ses promoteurs. Porté conjointement par l’Algérie, le Niger et le Nigeria, ce projet gazier parmi les plus ambitieux du continent africain refait surface après plus de quinze ans de temporisations successives. Alger, chef de file revendiqué du consortium, multiplie les signaux de volontarisme autour d’un tracé estimé à environ 4 128 kilomètres, dont près de 2 300 traverseraient le territoire algérien, 841 le Niger et un millier le Nigeria.
Un projet ressorti des cartons sous la pression du marché européen
Signé une première fois en juillet 2009 à Abuja par les trois États, l’accord intergouvernemental était resté lettre morte durant plus d’une décennie, plombé par les coûts, l’instabilité du delta du Niger et l’absence de garanties de commercialisation. Le mémorandum d’entente de février 2022, puis la feuille de route tripartite signée à Alger en juillet 2022, ont réactivé le dossier. Cette séquence coïncide avec le choc provoqué par la guerre en Ukraine et la rupture quasi-totale des flux russes vers l’Europe de l’Ouest, dont le gazoduc Nord Stream, saboté en septembre 2022, est devenu le symbole.
Pour l’Union européenne, qui a importé environ 155 milliards de mètres cubes de gaz russe en 2021 contre moins de 25 milliards en 2023 selon les données publiques de la Commission, la diversification est devenue une politique de sécurité. L’Algérie, deuxième fournisseur gazier de l’Europe derrière la Norvège, s’est imposée comme partenaire incontournable de l’Italie, de l’Espagne et, dans une moindre mesure, de la France. Le TSGP, avec une capacité annuelle estimée à 30 milliards de mètres cubes, offrirait à Sonatrach un volume additionnel considérable à adosser à ses infrastructures d’export existantes, notamment Transmed vers l’Italie et Medgaz vers l’Espagne.
Les actions concrètes revendiquées par Alger
Les avancées évoquées côté algérien concernent principalement la portion nationale, où les études d’ingénierie ont progressé et où une partie du tronçon nord serait déjà adossée au réseau de transport interne existant. Du côté nigérien, les autorités de transition, confrontées à des sanctions levées progressivement par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) depuis février 2024, ont réaffirmé leur attachement au projet, qu’elles présentent comme un vecteur de recettes fiscales et d’intégration régionale. Au Nigeria, la Nigerian National Petroleum Company Limited (NNPCL) reste engagée malgré la concurrence du Nigeria-Morocco Gas Pipeline, projet alternatif de plus de 5 600 kilomètres soutenu par Rabat.
Cette dualité des tracés africains constitue l’un des arbitrages structurants des prochaines années. Le projet marocain, offshore pour l’essentiel, est présenté comme moins exposé aux risques terroristes mais plus long et plus coûteux, avec une facture préliminaire supérieure à 25 milliards de dollars. Le TSGP, estimé entre 10 et 13 milliards de dollars selon les évaluations les plus récentes, bénéficie d’un tracé plus court mais traverse des zones où opèrent plusieurs groupes jihadistes affiliés à l’État islamique au Grand Sahara et au Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin.
Sahel, financements, débouchés : trois équations non résolues
La faisabilité réelle du gazoduc transsaharien dépendra d’abord de la stabilisation d’un corridor long de plus de huit cents kilomètres au Niger, dans des régions où les attaques contre les infrastructures d’hydrocarbures se sont multipliées depuis 2023. Le précédent du pipeline Niger-Bénin, mis en service en 2023 et visé à plusieurs reprises par des sabotages, illustre la vulnérabilité des ouvrages linéaires dans la bande sahélienne. Toute mise en production supposera un dispositif de sécurisation lourd, dont le coût n’apparaît pas encore clairement dans les montages financiers rendus publics.
La question du financement reste le second verrou. Ni la Banque africaine de développement, ni la Banque européenne d’investissement n’ont, à ce jour, officialisé d’engagement de prêt structurant. Les discussions avec des partenaires chinois et des fonds du Golfe sont évoquées sans annonce formelle. Reste enfin la question des contrats de long terme avec les acheteurs européens, condition sine qua non d’une décision finale d’investissement. Sans engagements fermes d’enlèvement sur quinze à vingt ans, aucun consortium bancaire ne mobilisera les milliards nécessaires.
À l’horizon de la fin de la décennie, le TSGP incarnera soit la réussite d’un corridor énergétique sud-nord structurant pour l’Afrique de l’Ouest et le Maghreb, soit un nouveau rendez-vous manqué d’un projet désormais quinquagénaire dans ses premières esquisses. Les mois à venir, et singulièrement les décisions attendues à Alger, Niamey et Abuja sur le choix du maître d’ouvrage délégué, en diront davantage que les déclarations d’intention accumulées depuis 2009.
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