L’Indice Ibrahim de la gouvernance en Afrique (IIAG) 2026, dévoilé le 31 octobre au Caire par la Fondation Mo Ibrahim, dresse un bilan décennal des 54 États du continent sur la période 2016-2025. Les Seychelles conservent la première place, l’Afrique du Sud se maintient au cinquième rang malgré une détérioration jugée accélérée, et le Maroc fait son entrée dans le Top 10 au détriment de la Tunisie. En queue de peloton, la Libye et la Guinée-Bissau rejoignent les dix derniers, tandis que l’Angola et le Congo en sortent.
Un recomposition qui redessine le Maghreb et l’Afrique australe
Le mouvement le plus commenté concerne l’Afrique du Nord. L’ascension marocaine dans le premier décile du classement de l’IIAG couronne une décennie de politiques publiques structurantes, du Plan Maroc Vert lancé en 2008 et prolongé par Génération Green 2020-2030, aux chantiers d’infrastructures portuaires et ferroviaires portés par Tanger Med et la ligne à grande vitesse Al Boraq inaugurée en 2018. Le royaume capitalise sur une continuité institutionnelle qui tranche avec la trajectoire tunisienne, affectée depuis le gel du Parlement en juillet 2021 et le resserrement constitutionnel de 2022.
L’Afrique du Sud, cinquième du classement, illustre un autre type de risque. Première économie industrialisée du continent, le pays reste bien placé par la force de son héritage institutionnel, mais la Fondation Mo Ibrahim pointe une dégradation accélérée. Les crises de délestage électrique récurrentes depuis 2008, l’affaire de la capture d’État documentée par la commission Zondo entre 2018 et 2022, et la montée des tensions sociales expliquent cette décrue. Le signal est d’autant plus notable qu’il s’accompagne d’une détérioration simultanée de la gouvernance globale au Nigéria, en République démocratique du Congo et au Soudan, soit quatre des plus grandes économies africaines.
Le paradoxe statistique de la décennie
Les agrégats publiés par l’IIAG 2026 dessinent un continent à géométrie variable. Sur le volet des opportunités économiques, 44 pays sur 54 progressent, couvrant 68 % de la population africaine. Les infrastructures affichent le bilan le plus homogène, avec 52 pays en amélioration, seuls le Nigéria et la Gambie faisant exception. La santé gagne du terrain dans 40 pays, l’éducation dans 34. Les ratios inverses apparaissent sur la sécurité et l’État de droit, en recul dans 34 pays, et sur la participation, les droits et l’inclusion, en repli dans 31 États.
L’indicateur le plus parlant tient à la configuration croisée. Vingt-cinq pays, représentant environ 47 % de la population continentale, enregistrent une hausse des opportunités économiques assortie d’une baisse de la sécurité et de l’État de droit. Seuls vingt pays, totalisant 22 % de la population, parviennent à faire progresser les deux dimensions simultanément, avec, dans ce groupe, des gains économiques en moyenne supérieurs. Ce différentiel renforce l’hypothèse d’une complémentarité entre libertés publiques et performance économique de long terme, régulièrement avancée par les travaux de la Banque mondiale sur la qualité institutionnelle depuis les rapports Doing Business des années 2000.
Enjeux spécifiques pour l’Afrique francophone
Pour les capitales francophones, la lecture de l’Indice Mo Ibrahim appelle une attention différenciée. Au Maghreb, le décrochage tunisien hors du Top 10 au profit du Maroc traduit une inversion des trajectoires politiques depuis 2016, année où la Tunisie figurait encore parmi les démocraties les plus avancées du continent selon la plupart des classements internationaux. L’Algérie, la Mauritanie et la Libye restent confrontées à des équations distinctes, la Libye rejoignant désormais les dix derniers du classement.
En Afrique de l’Ouest, l’entrée de la Guinée-Bissau dans les dix derniers, avec une dégradation qualifiée d’accélérée, s’inscrit dans un contexte régional marqué par les ruptures constitutionnelles survenues au Mali en 2020 et 2021, au Burkina Faso en 2022 et au Niger en juillet 2023. Ces trois pays, suspendus de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, puis entrés dans la Confédération des États du Sahel en juillet 2024, offrent un terrain d’observation privilégié de la corrélation entre instabilité politique et recul des indicateurs de gouvernance.
En Afrique centrale, la sortie du Congo de la zone rouge contraste avec la détérioration persistante en République centrafricaine. L’IIAG 2026 confirme ainsi que la décennie écoulée n’a pas produit de modèle unique : les gains matériels s’étendent, mais la convergence politique recule, posant la question centrale de la soutenabilité d’un développement privé de garanties institutionnelles solides.
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