Le passage de Mays Mouissi devant la représentation nationale, dans le cadre de l’examen du projet de budget 2027, a mis en évidence une tension désormais structurante de l’action publique gabonaise. L’enveloppe de 18,3 milliards de francs CFA sollicitée au titre du logement, soit environ 28 millions d’euros, a été rapidement replacée par les députés dans une interrogation plus large : à qui s’adresse réellement la politique de l’habitat portée par les autorités de transition ?
Une enveloppe logement 2027 au cœur de l’arbitrage budgétaire
La demande formulée par le ministre s’inscrit dans un exercice budgétaire sensible, le premier à être pleinement structuré depuis l’adoption de la nouvelle Constitution. Les 18,3 milliards de francs CFA alloués au logement doivent couvrir, selon la trame habituelle de ce type de ligne, à la fois la construction, la viabilisation foncière et le financement de dispositifs d’accession. Pour un pays dont le besoin cumulé en logements est estimé par les autorités successives à plusieurs dizaines de milliers d’unités, l’ordre de grandeur demeure modeste et appelle des choix tranchés en matière de localisation et de typologie.
La trajectoire du secteur illustre la difficulté chronique de l’État gabonais à tenir ses promesses d’habitat. L’ambition affichée au début des années 2010 de livrer 5 000 logements par an n’a jamais été approchée, et la Société nationale du logement social a longtemps vu ses programmes freinés par des contraintes de financement et de foncier aménagé. Les quelques opérations livrées, à Angondjé, à Bikélé ou à Port-Gentil, ont pour l’essentiel bénéficié aux classes moyennes urbaines, laissant intactes les carences des villes secondaires et de l’intérieur du pays.
La question rurale, nouvel aiguillon parlementaire
C’est précisément ce biais urbain que les députés ont choisi de pointer. Leurs interpellations ont porté sur la place réservée aux chefs-lieux de province, aux cantons et aux villages dans la programmation 2027, dans un pays où près de 90 % de la population est concentrée en zone urbaine mais où les 10 % restants vivent dans un dénuement d’infrastructures particulièrement marqué. Les provinces de l’Ogooué-Ivindo, de la Nyanga ou de l’Ogooué-Lolo, faiblement peuplées et éloignées des grands axes, concentrent une part disproportionnée du bâti vétuste.
Le signal politique n’est pas anodin. Depuis la transition ouverte en août 2023, les autorités insistent sur la nécessité de rompre avec un modèle de développement polarisé par Libreville et Port-Gentil, qui concentrent à elles seules plus de la moitié de la population et l’essentiel de l’activité formelle. La doctrine officielle du rééquilibrage territorial, portée notamment par les travaux sur la décentralisation, trouve dans le logement un terrain d’application concret, mais aussi un révélateur impitoyable des écarts.
Un précédent régional : les enseignements ivoiriens et sénégalais
L’expérience des voisins invite à la prudence. En Côte d’Ivoire, le programme présidentiel de logements sociaux lancé en 2012 avec un objectif de 60 000 unités s’est heurté à des retards considérables et à une concentration marquée sur le Grand Abidjan. Au Sénégal, le projet des « 100 000 logements » annoncé en 2019 par Macky Sall a lui aussi peiné à essaimer au-delà de Dakar et de Diamniadio. Dans les deux cas, le volet rural a été traité tardivement, à travers des guichets spécifiques et des matériaux locaux, avec des résultats inégaux.
Un test pour la méthode budgétaire de la transition
Pour le gouvernement gabonais, l’audition du ministre vaut donc test de méthode autant que test politique. La capacité à documenter la ventilation géographique des 18,3 milliards, à articuler l’enveloppe logement avec les crédits d’aménagement du territoire et à produire des indicateurs de livraison vérifiables conditionnera la crédibilité de l’exercice. Les parlementaires, dont le poids institutionnel a été renforcé par la nouvelle architecture constitutionnelle, disposent désormais d’un levier d’amendement qu’ils n’avaient que rarement actionné sous le régime précédent.
Reste que la contrainte macroéconomique limite les marges de manœuvre. Avec un déficit budgétaire qui s’est creusé en 2024 et un service de la dette qui mobilise une part croissante des recettes, l’exécutif devra probablement composer avec un plafond rigide. L’arbitrage entre densification urbaine et désenclavement rural, longtemps éludé, s’impose comme l’une des équations les plus politiques du budget 2027.
Pour aller plus loin
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