La mairie de Libreville engage l’une des réformes les plus structurantes de sa gestion financière avec le lancement d’e-Taxe, une plateforme numérique destinée à centraliser le règlement des taxes municipales. Portée par la commune, la solution ambitionne de mettre fin aux paiements en numéraire aux guichets et de reconstruire la chaîne de recouvrement sur une base dématérialisée. Pour la capitale gabonaise, qui concentre une large part de l’activité économique du pays, l’enjeu dépasse la seule modernisation administrative.
Libreville aligne sa fiscalité locale sur les standards numériques
La fiscalité municipale africaine souffre, à de rares exceptions près, d’un décalage persistant entre son potentiel théorique et son rendement réel. Les études de la Banque mondiale et de la Cities Alliance évaluent depuis plusieurs années à moins de 1 % du produit intérieur brut la contribution des recettes propres des villes subsahariennes, contre 3 à 6 % dans les économies émergentes comparables. Les paiements en espèces, les circuits parallèles et l’absence de traçabilité expliquent une part substantielle de ce manque à gagner. En misant sur e-Taxe, Libreville tente de refermer cet écart par le levier technologique.
La démarche s’inscrit dans une vague continentale. Dakar a lancé dès 2019 une plateforme de paiement en ligne pour certaines taxes locales, Abidjan a basculé sa patente communale sur un portail numérique, et Kigali a fait de la dématérialisation des recettes municipales un marqueur de sa gouvernance. Les expériences menées à Cotonou avec le concours de l’Agence française de développement ont montré qu’un recouvrement numérisé pouvait augmenter de 20 à 40 % les recettes effectives dès les premières années, à condition d’être couplé à un recensement actualisé des contribuables. Libreville rejoint donc un club déjà constitué, dont elle devra observer les écueils autant que les réussites.
Un chantier qui dépasse la seule couche technique
La réussite d’e-Taxe dépendra de choix d’architecture encore peu publicisés. L’interopérabilité avec les opérateurs de mobile money, en particulier Airtel Money et Moov Money, qui dominent le marché gabonais, conditionne l’adoption de la plateforme par les commerçants des marchés et les petits contribuables. Selon les données de la Banque des États de l’Afrique centrale, le Gabon comptait fin 2023 plus de 2,5 millions de comptes mobile money actifs pour une population d’environ 2,4 millions d’habitants, signe d’une pénétration déjà massive mais aussi d’un recours multi-comptes qu’il faudra savoir gérer dans l’identification fiscale.
La question du périmètre des taxes concernées reste également déterminante. Patente, droits de place sur les marchés, taxes d’occupation du domaine public, redevances de voirie et contributions foncières additionnelles constituent le socle traditionnel des finances communales. Leur numérisation suppose un cadastre fiscal à jour, un identifiant unique par contribuable et une capacité de contentieux dématérialisé. À défaut, la plateforme risque de se limiter à un guichet en ligne doublant le guichet physique, sans gain réel de recouvrement.
Un test pour la souveraineté numérique municipale au Gabon
Le projet pose aussi la question de la souveraineté numérique à l’échelle locale. L’hébergement des données fiscales, leur chaînage avec les systèmes de la Direction générale des impôts et la gestion des accès relèvent d’arbitrages sensibles. Le Gabon s’est doté en 2011 d’une loi sur la protection des données personnelles et d’une Commission nationale pour la protection des données à caractère personnel (CNPDCP), dont le rôle sera déterminant pour encadrer l’exploitation des flux générés par e-Taxe. L’hypothèse d’un hébergement souverain, dans un datacenter national, constituerait un signal fort au moment où plusieurs capitales africaines rapatrient leurs données publiques.
Reste la dimension sociale. Une partie des commerçants informels, des artisans et des petits exploitants librevillois n’est ni bancarisée ni familière des interfaces numériques. L’accompagnement de ces publics, par des points relais, des agents mobiles ou des formations en langues locales, déterminera le caractère inclusif de la réforme. Sans ce volet, la dématérialisation risque de reproduire, voire d’amplifier, les inégalités d’accès au service public. Libreville dispose avec e-Taxe d’un instrument puissant ; la qualité de son déploiement dira si la capitale gabonaise entre véritablement dans l’âge de la fiscalité locale numérisée.
Pour aller plus loin
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