Le projet de loi de finances rectificative (LFR) 2026 du Sénégal n’a pas franchi, pour la seconde fois, l’étape de la commission des finances de l’Assemblée nationale. Sur les quarante-huit commissaires, treize ont pris la parole avant un vote défavorable porté par les députés du groupe Pastef, formation majoritaire au Parlement. Le ministre de l’Économie et des Finances, Cheikh Diba, présent pour défendre le texte, repart sans mandat parlementaire pour ajuster les équilibres budgétaires de l’exercice en cours.
La situation est d’autant plus singulière que le refus émane de la propre majorité du gouvernement. Selon les comptes rendus parus dans la presse de Dakar, une réunion préparatoire s’était tenue à la cafétéria de l’Assemblée pour, selon la formule du quotidien L’Observateur, « verrouiller leur stratégie de vote ». Le même journal évoque « un désintérêt affiché » durant les échanges avec le ministre. Cette discipline interne, dans un parti présidentiel face à son propre exécutif, constitue un signal politique rare dans l’histoire parlementaire sénégalaise récente.
Un bras de fer institutionnel entre Pastef et le ministère des Finances
Le blocage traduit une tension latente entre deux pôles du pouvoir issus de la même victoire électorale de mars 2024 : d’un côté, un gouvernement conduit par Ousmane Sonko qui doit honorer les engagements financiers de l’État ; de l’autre, un groupe parlementaire soucieux de reprendre la main sur l’arbitrage des dépenses. Le ministre Cheikh Diba, technocrate issu de la direction du Budget, incarne la ligne de rigueur discutée avec les bailleurs. Les députés, eux, entendent peser sur les choix de redéploiement de crédits.
Au-delà de la procédure, le texte conditionne des opérations essentielles : exécution des dépenses courantes, règlement des arriérés accumulés auprès des fournisseurs de l’État, et réponse aux chocs énergétiques extérieurs. Le quotidien Le Quotidien évoque notamment la nécessité de traiter « l’apurement des arriérés » et met en garde contre « une paralysie de l’État » en cas de prolongation du blocage. Pour mémoire, les arriérés intérieurs du Trésor sénégalais représentent, selon les ordres de grandeur relayés ces derniers mois par les milieux financiers de Dakar, plusieurs centaines de milliards de FCFA, pesant sur la trésorerie des PME et des grands groupes attributaires de marchés publics.
Un signal défavorable envoyé aux marchés et aux bailleurs
Le contexte macroéconomique amplifie la portée de cette crise institutionnelle. Moody’s a dégradé à plusieurs reprises la note souveraine du Sénégal depuis le second semestre 2024, après la révélation d’une dette publique supérieure aux chiffres antérieurement communiqués, la Cour des comptes ayant évalué le niveau réel autour de 99 % du PIB fin 2023, contre une communication officielle plus basse sous l’administration précédente. Dans ce climat, chaque épisode de friction entre l’exécutif et le législatif est scruté comme un indicateur avancé de la capacité du pays à tenir une trajectoire d’ajustement.
Le Fonds monétaire international, qui a suspendu ses décaissements au titre du programme signé en 2023, conditionne la reprise d’un nouveau cadre de coopération à la clarification des comptes et à l’adoption de mesures correctrices. Un blocage prolongé de la LFR 2026 compliquerait les discussions techniques en cours et pourrait retarder la mobilisation d’appuis budgétaires attendus pour couvrir les échéances de dette extérieure. Les spreads sur les eurobonds sénégalais, qui s’étaient déjà écartés après la publication des conclusions de la Cour des comptes, pourraient se tendre à nouveau.
Les voies de sortie prévues par la Constitution
Juridiquement, l’exécutif dispose de plusieurs instruments pour contourner un blocage parlementaire persistant sur un texte financier. La Constitution sénégalaise prévoit des mécanismes d’adoption accélérée pour les lois de finances, incluant la possibilité pour le gouvernement de mettre en œuvre certaines dispositions par ordonnance lorsque les délais constitutionnels d’examen sont dépassés. Un retour en commission avec un texte amendé reste toutefois la voie la plus politiquement soutenable, l’arbitrage ultime pouvant être porté en séance plénière.
Reste que l’épisode marque un tournant dans la relation entre le palais, la Primature et la majorité parlementaire. La résolution rapide du différend, par la négociation ou par la procédure, déterminera la capacité de Dakar à préserver sa crédibilité auprès des investisseurs internationaux à un moment où plusieurs émetteurs souverains africains, du Kenya au Ghana, cherchent à rouvrir leur accès aux marchés obligataires dans des conditions moins onéreuses.
Pour aller plus loin
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