L’affaire révélée par Anthropic, éditeur du modèle Claude, marque un seuil nouveau dans la documentation des campagnes numériques attribuées aux Émirats arabes unis. Dans un communiqué daté de septembre 2026, l’entreprise californienne indique avoir identifié puis supprimé un compte servant à piloter, à partir d’un personnage fictif baptisé « Deadshot », un dispositif de près de trois cents profils sur les réseaux sociaux. L’objectif affiché par les opérateurs : affaiblir la confrérie des Frères musulmans, peser sur le récit du conflit au Soudan et saper les mécanismes de responsabilité étudiés à l’Organisation des Nations unies. Anthropic lie ces activités, « avec un haut degré de confiance », à des responsables gouvernementaux émiratis.
Une opération d’influence émiratie désormais traçable par l’IA
Le communiqué décrit une « opération d’influence transatlantique, anglophone, visant à affaiblir les Frères musulmans à l’échelle mondiale », déployée selon cinq trajectoires parallèles et appuyée sur une fausse organisation non gouvernementale maquillée en structure suisse légitime. La nouveauté ne tient pas tant au contenu des messages, déjà bien connu depuis sept ans, qu’à la méthode de détection : pour la première fois, un fournisseur d’IA générative publie un retour d’expérience sur l’usage détourné de son modèle à des fins d’ingérence étatique. Un précédent avait été posé par OpenAI en 2024, lorsque la société avait signalé des opérations liées à la Russie, à la Chine et à Israël, sans toutefois impliquer directement un État du Golfe.
Cette séquence s’inscrit dans une continuité documentée. Dès 2019, le Digital Forensic Research Lab de l’Atlantic Council avait reconstitué une campagne de grande ampleur sur Facebook, dans laquelle les Émirats auraient recouru à une agence de communication pour associer, dans l’opinion occidentale, le Qatar et les Frères musulmans à des actes terroristes, dont les attentats du 11 septembre 2001. En 2023, le consortium European Investigative Collaborations (EIC), à partir de documents fuités de la société suisse Alp Services, publiait les enquêtes « Abu Dhabi Secrets » : plus de mille personnes et quatre cents organisations fichées, réparties sur dix-huit pays européens. L’écosystème est donc stable, seul l’outil change.
Du Printemps arabe au Golfe post-Abraham : une doctrine de combat
L’hostilité d’Abou Dhabi à l’égard de l’islam politique s’enracine dans la séquence ouverte en 2010-2011. Les soulèvements arabes, en portant brièvement au pouvoir des mouvances issues de la confrérie en Égypte et en Tunisie, ont été lus par la direction émiratie comme une menace existentielle pour la stabilité monarchique. Le décret de 2014 inscrivant quatre-vingt-trois organisations, dont la Cordoba Foundation basée à Londres, sur une liste terroriste a formalisé une doctrine. La crise du Golfe de juin 2017, marquée par le boycott du Qatar, a prolongé cette logique sur le terrain diplomatique et médiatique.
Les accords d’Abraham signés en septembre 2020 ont ajouté une dimension nouvelle en normalisant les relations entre Abou Dhabi et Israël, et en ouvrant la voie à une coopération renforcée en matière de cybersécurité et de renseignement d’origine source ouverte. Un rapport publié en septembre 2025 par le Carnegie Endowment for International Peace, cosigné par Nathan J. Brown, replace la stratégie émiratie dans une entreprise à trois niveaux : refonte du champ religieux à l’intérieur du pays, cadrage régional de l’islam sunnite, et bataille d’influence à l’international. Dans ce dernier registre, trois narratifs sont systématiquement promus auprès des publics européens et nord-américains : l’assimilation de l’islam politique à l’extrémisme, celle de l’activisme musulman au sabotage, et la présentation de la société civile islamique comme un vecteur d’infiltration.
Cibles diversifiées, réponses occidentales encore floues
Les cibles débordent largement la seule confrérie. L’enquête diffusée en août 2026 par ITV News sur le ciblage du chercheur britannique d’origine irakienne Anas Altikriti, qui préside la Cordoba Foundation, fait état de techniques combinant faux comptes, trolls organisés, manipulation de pages Wikipédia et pressions sur des établissements bancaires pour obtenir la fermeture de comptes personnels. Chercheurs, journalistes, ONG caritatives, personnalités religieuses et institutions cultuelles figurent au même titre dans les listes recoupées par les enquêtes antérieures.
La plateforme sud-africaine One Nation Media, installée à Johannesburg, résume l’objectif poursuivi : « façonner les croyances islamiques, saper l’activisme politique musulman et redéfinir la façon dont l’islam est compris et pratiqué ». Pour le chroniqueur turc Sencer Toker, dans Yeni Şafak en janvier 2026, « ces récents rapports suscitent la surprise — à première vue — car les Émirats sont un pays arabe musulman ». Reste que les capitales européennes concernées, à commencer par Londres, Paris, Bruxelles et Berlin, n’ont ouvert aucune procédure publique d’ampleur contre Abou Dhabi. La réduction du financement de l’USAID décidée par l’administration Trump, qui prive certaines ONG religieuses d’un filet de sécurité, risque de rendre encore plus asymétrique le rapport de force entre un État doté d’une diplomatie offensive et des structures civiles désormais exposées.
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