Jared Kushner de nouveau rattrapé par ses liens financiers avec Abou Dhabi

Stunning view of the Abu Dhabi skyline reflecting in the calm Gulf waters on a sunny day.Photo : Sergey Guk / Pexels

Le nom de Jared Kushner réapparaît dans un dossier mêlant piratage d’un téléphone portable, flux financiers venus du Golfe et interrogations sur le rôle précis des Émirats arabes unis. L’affaire, dont les contours restent à préciser, touche directement l’ancien conseiller principal de Donald Trump pour le Moyen-Orient, qui a piloté entre 2017 et 2021 la négociation des accords de normalisation israélo-arabes. Elle s’inscrit dans un continuum de soupçons déjà formulés par la commission de surveillance de la Chambre des représentants des États-Unis en juin 2022, autour du financement de son fonds d’investissement Affinity Partners.

Un fonds de 3 milliards de dollars adossé au Golfe

Pour saisir l’enjeu, il faut revenir à la trajectoire d’Affinity Partners, structure fondée par Jared Kushner à l’été 2021, quelques mois après son départ de la Maison-Blanche. Selon les documents déposés auprès de la Securities and Exchange Commission, le véhicule a levé environ 3 milliards de dollars, dont 2 milliards apportés par le Public Investment Fund (PIF) saoudien, le fonds souverain présidé par le prince héritier Mohammed ben Salmane. Le reste provient notamment du Qatar Investment Authority et, selon plusieurs enquêtes de presse américaines publiées en 2023, de contributeurs émiratis liés à Mubadala et à l’écosystème financier d’Abou Dhabi.

Ce montage avait fait tiquer le comité d’investissement du PIF lui-même, qui jugeait l’opération peu rentable et le gestionnaire inexpérimenté. La décision politique l’avait emporté sur l’avis technique. Pour Abou Dhabi, qui pèse plus de 1 500 milliards de dollars d’actifs souverains cumulés à travers ADIA, Mubadala et ADQ, l’exposition au véhicule de Jared Kushner relève du même calcul : préserver un canal direct avec un homme susceptible de retrouver une influence politique majeure à Washington.

Les Émirats, pivot discret d’un réseau d’influence

Le rôle attribué aux Émirats arabes unis dans le dossier évoqué par la presse algérienne s’ajoute à une série d’épisodes antérieurs. Dès 2017, l’enquête du procureur spécial Robert Mueller avait documenté la rencontre controversée des Seychelles, organisée en janvier de la même année par l’émissaire émirati George Nader entre Erik Prince, fondateur de Blackwater, et Kirill Dmitriev, patron du fonds souverain russe RDIF. Jared Kushner y apparaissait en toile de fond, comme interlocuteur privilégié du prince héritier Mohammed ben Zayed.

Depuis, les Émirats ont consolidé leur positionnement comme principal relais régional de la diplomatie économique américaine. L’accord sur le projet Stargate, annoncé en janvier 2025 et prolongé par la visite de Donald Trump à Abou Dhabi en mai de la même année, prévoit des investissements émiratis massifs dans les centres de données et l’intelligence artificielle aux États-Unis. Dans ce contexte, toute révélation sur un piratage de téléphone ou sur des circuits financiers opaques touchant l’entourage présidentiel pèse sur la crédibilité d’un partenariat devenu structurant.

Un précédent qui éclaire la zone grise

L’affaire rappelle, sur un autre registre, le dossier Khashoggi d’octobre 2018, où la mise en cause d’un logiciel espion de type Pegasus avait rebattu les cartes de la relation entre Washington et Riyad. Le groupe NSO, éditeur israélien de Pegasus, a été placé sur la liste noire du département américain du Commerce dès novembre 2021, précisément pour avoir fourni ses outils à des États du Golfe, Émirats compris. Le piratage d’un téléphone au cœur du dossier Kushner, s’il devait être confirmé, s’inscrirait donc dans une pratique déjà documentée par Citizen Lab et par Amnesty International.

Reste la question de fond. L’imbrication entre fonds souverains du Golfe, intérêts privés de la famille Trump et conduite de la politique étrangère américaine constitue un objet politique inédit, que le Government Accountability Office et plusieurs élus démocrates réclament d’examiner depuis trois ans. Pour les capitales arabes, cette porosité est un atout tant qu’elle sert leurs intérêts, un risque dès lors qu’elle devient publique. Abou Dhabi, qui a investi dans la discrétion comme dans la relation, mesure aujourd’hui le coût d’une exposition qu’il n’a pas choisie.

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About the Author

Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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