Brent à 113 dollars : l’Afrique entre rente pétrolière et choc budgétaire

Bright red industrial oil barrels stacked outdoors in daylight, showcasing vivid color and industrial theme.Photo : Александр Лич / Pexels

Le prix du baril de Brent a atteint 113,05 dollars, porté par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient. Ce seuil, inédit depuis les épisodes de forte volatilité de 2022, replace la question pétrolière au cœur des équilibres macroéconomiques africains. Entre les pays producteurs qui engrangent une rente supplémentaire et les importateurs nets qui doivent recalibrer leurs subventions aux carburants, la ligne de partage traverse le continent et conditionne les marges de manœuvre des gouvernements pour l’exercice en cours.

Une rente dopée pour les producteurs africains

Pour l’Algérie, premier concerné par la publication qui a relayé la cotation, chaque dollar supplémentaire sur le baril se traduit mécaniquement par un surcroît de recettes d’exportation. Les hydrocarbures représentent, selon les données de la Banque d’Algérie, environ 95 % des exportations du pays et près des deux tiers des recettes budgétaires. Un Brent durablement installé au-dessus de 100 dollars conforterait la trajectoire d’excédent commercial engagée depuis 2022 et offrirait à Sonatrach, dont le chiffre d’affaires avait atteint 60 milliards de dollars en 2022, un nouveau cycle d’investissement en amont.

Le Nigeria, premier producteur subsaharien avec une production oscillant autour de 1,4 million de barils par jour selon les derniers rapports de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), tirerait également profit de la hausse. Reste que l’arithmétique est moins favorable qu’il n’y paraît : la fin des subventions aux carburants décrétée en mai 2023 par le président Bola Tinubu a renchéri le pompage domestique, et la Nigerian National Petroleum Company Limited (NNPCL) continue de ponctionner une part croissante des exportations pour rembourser les prêts gagés sur le brut. L’Angola, troisième producteur du continent avec environ 1,1 million de barils par jour, bénéficierait pour sa part d’un bol d’air bienvenu alors que Luanda a quitté l’OPEP en janvier 2024 pour retrouver une pleine liberté de quotas.

Un choc importé pour l’Afrique de l’Ouest francophone

À l’autre extrémité du spectre, les économies importatrices nettes voient leurs équilibres budgétaires fragilisés. Le Sénégal, dont la production du champ de Sangomar est encore montante, demeure dépendant des importations raffinées pour couvrir la quasi-totalité de sa consommation. Un Brent à 113 dollars pèse directement sur le compte courant et sur le dispositif de soutien aux prix à la pompe, dont le coût budgétaire avait déjà franchi plusieurs centaines de milliards de francs CFA lors de la précédente envolée des cours en 2022.

La Côte d’Ivoire se trouve dans une position intermédiaire. Petit producteur avec environ 30 000 à 50 000 barils par jour, Abidjan reste importateur net de produits raffinés, malgré les capacités de la Société ivoirienne de raffinage (SIR). La hausse du brut renchérit l’approvisionnement de la SIR et pèse sur les subventions implicites. Au Maroc, qui ne produit quasiment pas de pétrole, chaque dollar de hausse se répercute sur une facture énergétique qui avait déjà dépassé 120 milliards de dirhams en 2022, selon l’Office des changes, avec un effet direct sur le déficit commercial.

Un marché nerveux, des arbitrages immédiats

Le niveau de 113 dollars constitue également un signal pour les banques centrales de la zone. La Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et Bank Al-Maghrib surveillent de près la transmission des prix énergétiques à l’inflation sous-jacente, après le reflux progressif observé en 2023 et 2024. Un choc pétrolier prolongé compliquerait la détente monétaire anticipée par les marchés et retarderait la baisse des taux directeurs.

Pour les ministères des Finances, l’équation est connue mais toujours délicate. Soit l’État absorbe le surcoût via les subventions, au risque de dégrader le solde budgétaire et de contrarier les objectifs convenus avec le Fonds monétaire international (FMI) ; soit il laisse les prix à la pompe s’ajuster, au prix d’un surcroît d’inflation et d’un risque social. Les expériences récentes du Nigeria en 2023 et du Kenya en 2024 ont illustré la sensibilité politique de cet arbitrage. Pour les producteurs, le défi est symétrique : convertir la manne en investissements productifs plutôt qu’en dépenses courantes, afin d’amortir le prochain retournement du cycle.

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Moussa Kéita
Spécialiste des matières premières et de la transition énergétique, Moussa Kéita suit les filières pétrolières, gazières et minières africaines. Il s'intéresse particulièrement à la gouvernance des ressources extractives, aux nouveaux projets d'hydrogène vert et aux tensions géopolitiques autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le lithium.

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