La rencontre organisée à Alger entre le ministre algérien de l’Énergie et des Mines, Mohamed Arkab, et une délégation du producteur norvégien d’énergies renouvelables Scatec traduit une inflexion assumée de la politique énergétique algérienne. Longtemps adossé à la rente gazière, le pays cherche désormais à bâtir un second pilier industriel autour de l’électricité solaire, de l’hydrogène bas carbone et du traitement de l’eau. Les échanges ont porté sur des projets de décarbonation du mix national et sur le déploiement d’unités de dessalement alimentées par des sources renouvelables.
Scatec, un acteur ciblé pour un marché encore verrouillé
Le choix de Scatec n’est pas anodin. Le groupe coté à Oslo exploite plusieurs gigawatts de capacités solaires dans le monde, avec une présence déjà consolidée en Afrique du Nord, notamment en Égypte, où il opère une partie du vaste complexe photovoltaïque de Benban mis en service en 2019. Cette expérience en milieu désertique, climatiquement proche du Sahara algérien, constitue un argument industriel direct pour Alger, qui ambitionne de passer à l’échelle après des années d’appels d’offres restés en deçà des annonces.
Côté algérien, le portefeuille confié à Mohamed Arkab englobe à la fois les hydrocarbures, les mines et la transition énergétique, ce qui lui donne la main sur l’ensemble de la chaîne d’arbitrage entre rente fossile et investissement vert. L’État algérien a réaffirmé son programme de 15 000 mégawatts d’énergies renouvelables à l’horizon 2035, dont une première tranche de 3 000 MW solaires lancée via la société Shaems. L’ouverture à un partenaire scandinave, hors des cercles habituels chinois, émirati ou turc, s’inscrit dans une volonté de diversifier les partenariats technologiques.
Le dessalement solaire, nouvelle frontière hydrique
La discussion sur le dessalement adossé aux renouvelables répond à une urgence structurelle. L’Algérie a traversé plusieurs épisodes de stress hydrique sévère entre 2021 et 2023, qui ont contraint les autorités à accélérer la construction de nouvelles stations de dessalement d’eau de mer, portées par la Société algérienne de l’énergie (AEC) et Sonatrach. Cinq grandes stations ont été lancées pour couvrir à terme près de 60 % de l’eau potable des zones littorales. Le problème est leur empreinte énergétique : une unité de 300 000 mètres cubes par jour consomme autour de 50 mégawatts en continu.
Adosser ces infrastructures à des fermes solaires permettrait de desserrer la contrainte sur le gaz domestique, dont chaque mètre cube brûlé localement est un mètre cube soustrait aux exportations vers l’Europe. Le calcul est devenu stratégique depuis 2022, l’Algérie étant devenue le premier fournisseur gazier de l’Italie et un pourvoyeur de secours pour plusieurs pays européens en rupture avec Moscou. Chaque gigawatt renouvelable installé libère ainsi un volume équivalent de molécules exportables.
Un signal adressé aux capitaux européens
La séquence algéroise comporte aussi une dimension diplomatique. En recevant un industriel norvégien, Alger adresse un signal aux capitales européennes, à l’heure où Bruxelles finalise les corridors d’importation d’hydrogène décarboné prévus par le plan RePowerEU. L’Algérie figure, aux côtés du Maroc, de l’Égypte et de la Mauritanie, parmi les fournisseurs potentiels identifiés par la Commission européenne, avec un objectif global de 10 millions de tonnes d’hydrogène vert importées à l’horizon 2030.
Reste la question de la bancabilité. Les investisseurs scandinaves exigent traditionnellement un cadre contractuel stable, des tarifs de rachat garantis en devises et des mécanismes d’arbitrage international. Autant d’éléments sur lesquels Alger a progressé avec la loi sur les hydrocarbures de 2019 et le nouveau code de l’investissement de 2022, sans encore convaincre pleinement les grands fonds climatiques européens. Un éventuel mémorandum entre les équipes de Mohamed Arkab et Scatec, s’il voyait le jour dans les prochains mois, constituerait un premier test grandeur nature de cette nouvelle attractivité annoncée.
Dans le même temps, le dossier illustre la bascule géoéconomique en cours au Maghreb, où le solaire, l’hydrogène et l’eau se substituent progressivement aux seules hydrocarbures comme matière première des négociations entre les deux rives de la Méditerranée.
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