Cacao : Abidjan et Accra s’unissent face aux substituts industriels

Close-up of cocoa beans drying in rural Nigeria, showcasing natural texture and agricultural process.Photo : Bamidele Sodiq / Pexels

La Côte d’Ivoire et le Ghana, qui fournissent à eux seuls près de 60 % du cacao mondial, engagent une bataille commerciale d’un genre nouveau. Les deux voisins ouest-africains veulent freiner la montée en puissance des substituts au beurre de cacao dans les tablettes de chocolat consommées en Europe, en Amérique du Nord et en Asie. Cette offensive, portée par leurs offices de régulation, vise à préserver la valeur d’une filière qui structure des millions d’emplois ruraux et une part significative des recettes d’exportation.

La flambée des cours enregistrée depuis 2023, avec des pics historiques au-dessus de 10 000 dollars la tonne à New York, a rebattu les cartes. Face à des coûts d’approvisionnement multipliés, les grands industriels du secteur, de Nestlé à Mondelez en passant par Hershey, ont accéléré la recherche de formulations alternatives. Beurres végétaux issus du karité, de l’illipé, du palme ou du sal remplacent progressivement une fraction du beurre de cacao, dans les limites autorisées par les réglementations. Cette substitution, longtemps marginale, tend à s’installer durablement dans les recettes industrielles.

Une coalition ivoiro-ghanéenne pour défendre la filière cacao

Le Conseil du café-cacao (CCC) ivoirien et le Ghana Cocoa Board (Cocobod) coordonnent leur action au sein de l’Initiative Côte d’Ivoire-Ghana pour le cacao (ICCIG), lancée en 2018. L’organisation, souvent comparée à une OPEP du cacao, entend désormais peser sur les débats normatifs internationaux. L’objectif consiste à défendre une définition stricte du chocolat, à limiter les seuils de substituts autorisés et à mieux valoriser la qualité aromatique du cacao ouest-africain auprès des chocolatiers premium.

Abidjan et Accra plaident pour un durcissement des règles d’étiquetage à l’échelle mondiale. En Europe, la directive de 2000 autorise jusqu’à 5 % de matières grasses végétales autres que le beurre de cacao dans un produit dénommé chocolat. Les deux capitales estiment que ce seuil, déjà critiqué à l’époque par les producteurs africains, doit être réévalué à l’aune de la montée en gamme du secteur et de la traçabilité désormais exigée par les consommateurs.

Une menace économique aux ramifications sociales

L’enjeu dépasse la seule question commerciale. En Côte d’Ivoire, la filière cacao fait vivre près de 6 millions de personnes et représente environ 15 % du produit intérieur brut. Au Ghana, elle demeure la deuxième source de devises après l’or et emploie plus de 800 000 planteurs. Une contraction durable de la demande industrielle, provoquée par la banalisation des substituts, aurait un impact direct sur les revenus agricoles et sur les équilibres budgétaires des deux pays.

La menace est d’autant plus sensible que les cours actuels, s’ils enrichissent temporairement les caisses de l’État via les taxes à l’exportation, ne se répercutent pas intégralement sur les producteurs. Le mécanisme de prix garanti pratiqué par le CCC et le Cocobod lisse les variations, mais réduit l’attractivité de la culture pour une jeunesse rurale déjà tentée par les alternatives minières, notamment aurifères. Le vieillissement des vergers et la pression foncière compliquent la donne.

Vers une montée en valeur locale de la transformation

Pour desserrer l’étau, les deux États misent également sur la transformation locale. La Côte d’Ivoire s’est fixé pour cap de broyer 50 % de sa production sur son sol, contre environ 35 % aujourd’hui. Le Ghana pousse dans le même sens, avec l’implantation d’unités de production de chocolat fini et de poudre de cacao à destination des marchés africain et moyen-oriental. Cette stratégie de captation de valeur ajoutée réduit l’exposition à la seule vente de fèves brutes et diversifie les débouchés.

Reste que la reconquête des industriels passera aussi par la démonstration d’une offre traçable, durable et conforme aux nouvelles exigences européennes en matière de déforestation importée. Le règlement EUDR, dont l’application a été repoussée à fin 2025, contraint les acheteurs à documenter l’origine parcellaire de leurs approvisionnements. Abidjan et Accra y voient un levier pour valoriser un cacao certifié face aux ersatz végétaux, plus difficiles à parer d’un récit qualitatif comparable.

Selon Financial Afrik, la coordination entre les deux capitales cacaoyères s’intensifie pour peser sur les prochaines négociations internationales encadrant la composition du chocolat.

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Amina Ben Salem
Journaliste économique pour le Maghreb, Amina Ben Salem suit les économies algérienne, tunisienne et marocaine, ainsi que leurs liens avec l'Afrique subsaharienne. Elle analyse les politiques industrielles, la macroéconomie, les programmes de financement international et les partenariats énergétiques méditerranéens.

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