Les déguerpissements à Abidjan ont repris à un rythme soutenu en moins d’une semaine, replongeant la capitale économique ivoirienne dans un climat de tension sociale. Présentées par le district autonome comme des « opérations de restauration de l’ordre urbain », ces démolitions ciblent les quartiers précaires bâtis sur des emprises publiques ou des zones jugées à risque. Le calendrier, en pleine saison des pluies, suscite l’incompréhension d’une partie de la population et la colère des partis d’opposition, qui dénoncent une cadence inadaptée au contexte humanitaire.
Vridi-Canal, un quartier de plus de soixante ans rayé de la carte
À Port-Bouët, dans le sud de la métropole, c’est désormais le quartier de Vridi-Canal qui voit ses habitations tomber sous les coups des engins de chantier. Ce second front, ouvert presque immédiatement après une première vague d’évictions, frappe une communauté historique : Vridi-Canal existait depuis plus de soixante ans, témoin d’une urbanisation informelle qui a accompagné la croissance d’Abidjan depuis les premières décennies de l’indépendance. Plusieurs milliers de résidents, dont une part vit de la pêche artisanale et du petit commerce, se retrouvent confrontés à une perte simultanée de logement et d’outil de travail.
L’argumentaire des autorités s’appuie sur la sécurisation du littoral, la prévention des inondations et la libération d’emprises destinées à des projets d’aménagement structurants. Port-Bouët concentre des enjeux logistiques majeurs, du Port autonome d’Abidjan à l’aéroport Félix-Houphouët-Boigny, et les pouvoirs publics entendent rationaliser un foncier soumis à une pression démographique constante. Reste que la concomitance avec la saison des pluies, période où les pertes matérielles et les risques sanitaires se cumulent, alimente le procès en méthode.
L’opposition dénonce une cadence inadaptée
Les responsables de l’opposition ivoirienne ont rapidement réagi, fustigeant un calendrier qu’ils jugent insensible aux réalités sociales. Pour ces voix critiques, le choix de poursuivre les démolitions alors que la pluviométrie complique le relogement et expose les familles déplacées aux maladies hydriques relève d’une faute politique. Plusieurs personnalités réclament un moratoire, le temps que des solutions d’hébergement soient arrêtées et que des compensations claires soient versées aux ménages concernés. La question de l’indemnisation, récurrente lors des précédentes campagnes de déguerpissement, demeure l’un des points les plus sensibles du dossier.
Du côté du district autonome d’Abidjan, le discours met l’accent sur la nécessité d’agir vite pour prévenir les drames récurrents liés aux pluies torrentielles, notamment les éboulements meurtriers dans les zones d’habitat spontané. Les autorités rappellent que les opérations engagées depuis 2024 visent à corriger des décennies de laisser-faire urbanistique et à préparer la métropole à accueillir de nouveaux investissements. Concrètement, plusieurs sites évacués doivent recevoir des infrastructures routières, des équipements publics ou des programmes immobiliers encadrés.
Une politique urbaine à fort coût politique
Au-delà du cas de Vridi-Canal, c’est l’ensemble de la doctrine d’aménagement portée par l’exécutif ivoirien qui se retrouve interrogé. Abidjan, qui concentre plus de cinq millions d’habitants, fait face à un déficit chronique de logements abordables, estimé à plusieurs centaines de milliers d’unités. Sans offre alternative déployée à l’échelle, les déguerpissements alimentent un cycle où les populations délogées reconstituent ailleurs des poches d’habitat précaire, déplaçant le problème plutôt que de le résoudre.
Le dossier intervient dans un calendrier politique chargé, à mesure que se profilent de nouvelles échéances électorales. Les images de destructions, largement diffusées sur les réseaux sociaux, exposent le pouvoir à une bataille de communication délicate. Plusieurs organisations de la société civile demandent désormais qu’un dialogue formel s’ouvre avec les comités d’habitants, et que la Banque mondiale ou la Banque africaine de développement, partenaires historiques des programmes d’urbanisme ivoiriens, conditionnent leurs appuis à un cadre de réinstallation conforme aux standards internationaux.
Reste à savoir si la pression conjuguée de l’opposition, des riverains et des bailleurs suffira à infléchir le rythme retenu par le district. Pour l’heure, les bulldozers poursuivent leur progression sur le littoral abidjanais, transformant durablement le visage de quartiers nés avec la ville moderne. Selon RFI Afrique.
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