Cacao ivoirien : 38 000 producteurs vendent déjà avec leur carte

Hands spreading cocoa beans for drying, representing Ghana's manual agriculture.Photo : Zeal Creative Studios / Pexels

La filière cacao ivoirienne franchit une nouvelle étape dans sa modernisation. Depuis l’ouverture de la campagne principale, le 1er septembre 2025, quelque 38 000 producteurs ont réalisé des transactions commerciales à l’aide de leur carte professionnelle, un dispositif d’identification biométrique déployé par le Conseil du café-cacao (CCC). Cette montée en puissance illustre la volonté d’Abidjan de tracer chaque fève sortie des vergers et de sécuriser les revenus des exploitants du premier producteur mondial.

Une carte pour traçer le cacao ivoirien

La carte du producteur constitue la pierre angulaire du chantier de digitalisation lancé par les autorités ivoiriennes. Adossée à un registre national recensant plus d’un million de planteurs, elle certifie l’identité du vendeur au moment de la pesée et enregistre le volume commercialisé auprès des coopératives ou des acheteurs agréés. Le CCC entend ainsi éliminer les intermédiaires opaques qui grèvent la rémunération des campagnards et brouillent la lisibilité des flux physiques.

Le chiffre de 38 000 utilisateurs actifs, communiqué par le régulateur, marque une inflexion. La campagne précédente avait servi de rodage, avec un déploiement encore parcellaire dans les zones enclavées de l’ouest et du sud-ouest. Cette fois, les points de collecte équipés de terminaux mobiles couvrent l’essentiel du bassin de production, du Cavally à l’Indénié-Djuablin. Reste que la Côte d’Ivoire compte près d’un million de planteurs recensés : la marge de progression demeure considérable.

Conformité européenne et pression réglementaire

Le calendrier n’est pas neutre. Le règlement européen sur les produits zéro déforestation, dit RDUE, entrera en application le 30 décembre 2025 pour les grandes entreprises important cacao, café, soja ou huile de palme sur le marché communautaire. Bruxelles exige une géolocalisation des parcelles et une traçabilité de bout en bout, sous peine d’exclusion des cargaisons non conformes. Or l’Union européenne absorbe près des deux tiers des exportations ivoiriennes de fèves.

Dans ce contexte, la carte du producteur devient un instrument de souveraineté commerciale autant qu’un outil de gouvernance interne. Elle permet de relier chaque livraison à une parcelle cartographiée, condition nécessaire pour maintenir l’accès aux acheteurs européens. Les broyeurs installés à San Pedro et Abidjan, à commencer par Barry Callebaut, Cargill et Olam, poussent également à l’accélération : leurs propres engagements de durabilité dépendent de la fiabilité des données amont.

La digitalisation répond enfin à un enjeu fiscal. En sécurisant l’identification des vendeurs, le Conseil du café-cacao consolide la base sur laquelle sont assis le prix bord champ garanti et les prélèvements de la filière. Le mécanisme du Différentiel de revenu décent (DRD), négocié avec le Ghana voisin, gagne en crédibilité lorsque chaque tonne peut être rattachée à un producteur identifié.

Verrous logistiques et défis d’inclusion

Sur le terrain, les difficultés ne se limitent pas au taux d’équipement. La connectivité mobile reste inégale dans plusieurs sous-préfectures productrices, ce qui oblige les agents de collecte à travailler en mode hors ligne puis à synchroniser les données. La formation des délégués de coopératives, souvent âgés et peu familiers des interfaces numériques, constitue un autre point de friction. Des campagnes de sensibilisation ont été menées avant l’ouverture de la campagne, sans dissiper toutes les résistances.

Le sujet du renouvellement des cartes se pose aussi. Les documents distribués lors du recensement initial arrivent en fin de validité pour une partie des bénéficiaires, et le CCC doit organiser la réédition sans interrompre les transactions. Les organisations professionnelles agricoles réclament par ailleurs une meilleure articulation avec les programmes d’agroforesterie et de replantation, afin que la donnée collectée serve aussi à orienter les politiques de renouvellement du verger, vieillissant dans plusieurs régions.

L’enjeu dépasse la seule campagne 2025-2026. La Côte d’Ivoire, qui pèse environ 40 % de l’offre mondiale de cacao, joue sur ce chantier sa capacité à conserver son avantage compétitif face à des origines émergentes comme l’Équateur ou le Cameroun, plus agiles sur le terrain de la certification. Les prochains mois diront si le rythme d’adoption des 38 000 premiers utilisateurs peut être multiplié sans rupture logistique. Selon Abidjan.net, le Conseil du café-cacao entend étendre progressivement le dispositif à l’ensemble des producteurs enregistrés.

Pour aller plus loin

Cameroun-États-Unis : les exportations bondissent de 119 % à 151,9 milliards · Le CEPICI dématérialise ses procédures pour attirer les investisseurs · SIMAR SA : un réseau démantelé pour un préjudice de 363 millions FCFA

Actualité africaine

About the Author

Amina Ben Salem
Journaliste économique pour le Maghreb, Amina Ben Salem suit les économies algérienne, tunisienne et marocaine, ainsi que leurs liens avec l'Afrique subsaharienne. Elle analyse les politiques industrielles, la macroéconomie, les programmes de financement international et les partenariats énergétiques méditerranéens.

Be the first to comment on "Cacao ivoirien : 38 000 producteurs vendent déjà avec leur carte"

Laisser un commentaire