L’orpaillage illicite en Côte d’Ivoire prend des proportions qui préoccupent désormais au plus haut niveau de l’État. Selon les évaluations rendues publiques, le pays perdrait chaque année 4 600 milliards de FCFA et près de 142 tonnes d’or par le biais de circuits clandestins échappant à toute traçabilité fiscale et douanière. Un ordre de grandeur qui dépasse largement la production aurifère déclarée par les compagnies industrielles opérant sur le territoire national, et qui interroge la capacité des autorités à reprendre la main sur une filière stratégique.
Une hémorragie financière qui dépasse la production officielle
Le contraste est saisissant. Alors que la production industrielle d’or ivoirienne se situe dans une fourchette de quelques dizaines de tonnes annuelles, le volume détourné par l’orpaillage clandestin serait plusieurs fois supérieur aux flux légaux. Cette économie parallèle prospère sur un maillage de sites artisanaux disséminés sur l’ensemble du territoire, souvent exploités sans titre minier, sans contrôle environnemental et sans reversement au Trésor public. Le préjudice fiscal se double d’un préjudice écologique dont la remise en état coûterait plusieurs centaines de milliards supplémentaires aux collectivités concernées.
Concrètement, la valorisation des 142 tonnes évoquées, aux cours actuels du métal jaune, correspond à une part significative du produit intérieur brut ivoirien. Elle éclipse à elle seule les recettes tirées de nombreux secteurs formels et prive l’État de ressources qui pourraient financer les infrastructures, la santé ou l’éducation. Pour Abidjan, il ne s’agit plus seulement d’une question de fiscalité minière, mais d’un enjeu de souveraineté économique et sécuritaire.
Réseaux transfrontaliers et complicités multiples
La filière clandestine ne se limite pas à des artisans isolés. Les enquêtes menées ces dernières années ont mis au jour des réseaux structurés impliquant des opérateurs étrangers, des intermédiaires financiers et des filières d’exportation qui exfiltrent le métal vers des places de négoce du Golfe et d’Asie. Les frontières poreuses avec le Burkina Faso, le Mali et le Ghana facilitent la circulation du minerai, souvent transformé sommairement sur place avant d’être expédié via des couloirs logistiques informels.
Ce commerce parallèle s’appuie sur la volatilité sécuritaire du nord ivoirien et sur la porosité des zones sylvicoles où opèrent parfois des groupes armés. Les autorités redoutent que la rente aurifère clandestine ne finance des activités déstabilisatrices, à l’image de ce qui a été documenté au Sahel. Reste que la répression, pour être efficace, suppose une coordination régionale renforcée et un partage d’informations que les instances de la CEDEAO peinent encore à structurer.
La riposte de l’État ivoirien en question
Le gouvernement ivoirien a multiplié les opérations coup de poing depuis 2022, avec la destruction d’engins, la fermeture de sites et l’arrestation de contrevenants. Le ministère des Mines, du Pétrole et de l’Énergie a également engagé une politique de formalisation via l’attribution de couloirs d’orpaillage encadrés et la promotion de coopératives artisanales enregistrées. L’objectif affiché consiste à ramener une partie de la production informelle dans le giron légal tout en préservant les revenus des communautés rurales qui dépendent de cette activité.
Cette approche à double détente, répressive et incitative, tarde toutefois à produire les effets escomptés. La rentabilité du circuit clandestin, portée par la flambée du cours de l’or au-delà des 2 000 dollars l’once, continue d’attirer main-d’œuvre et capitaux. Par ailleurs, la mise en place d’un comptoir national d’achat, régulièrement évoquée à Abidjan à l’instar du modèle malien ou burkinabé, se heurte à des arbitrages politiques et budgétaires qui retardent son opérationnalisation.
À court terme, la trajectoire dépendra de la capacité des autorités à conjuguer traçabilité numérique du minerai, renforcement des brigades minières et coopération douanière avec les partenaires régionaux. Sans cet effort d’ensemble, les 4 600 milliards de FCFA évaporés chaque année risquent de devenir un plancher plutôt qu’un pic. Selon Financial Afrik, l’ampleur du manque à gagner impose désormais une réponse structurelle à la mesure des intérêts en jeu.
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