La gouvernance gabonaise traverse une zone de turbulences. Plus de deux ans après la chute d’Ali Bongo Ondimba, le régime issu du Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI) est accusé par une partie de la société civile et des observateurs politiques de gouverner à coups de décisions arbitraires. Le constat tranche avec l’élan d’espoir suscité par le renversement du pouvoir précédent, et nourrit un débat sur la trajectoire réelle de la transition conduite à Libreville.
Une transition au Gabon happée par la verticalité du pouvoir
Le pouvoir actuel, installé après le putsch du 30 août 2023, avait promis de rompre avec les pratiques opaques de cinquante-six années de règne familial. Les premiers mois avaient été marqués par une popularité massive du président de la transition, Brice Clotaire Oligui Nguema, et par une rhétorique de refondation institutionnelle. L’élection présidentielle d’avril 2025, qui a vu l’ancien chef de la junte être plébiscité, devait normalement clore la séquence d’exception et ouvrir une ère constitutionnelle pleine.
Or, plusieurs décisions récentes interrogent. Limogeages soudains, nominations sans concertation apparente, mises à l’écart de personnalités jugées encombrantes : la pratique du pouvoir paraît concentrer entre quelques mains les leviers stratégiques de l’État. Les observateurs notent que la frontière entre décision politique et caprice administratif tend à s’estomper, au détriment de la prévisibilité que recherchent investisseurs et partenaires extérieurs.
Justice, médias, opposition : les contre-pouvoirs sous pression
Le malaise dépasse la sphère gouvernementale. Plusieurs procédures judiciaires visant d’anciens dignitaires du régime Bongo, mais aussi des cadres et hommes d’affaires considérés comme proches de l’ancien système, sont dénoncées par leurs avocats comme expéditives. Les conditions de détention, l’allongement des gardes à vue et l’absence d’instruction contradictoire dans certains dossiers alimentent les critiques sur l’instrumentalisation de l’appareil judiciaire.
Le secteur médiatique connaît également un climat plus tendu. Des journalistes signalent des pressions, des convocations et un autocensure rampante face à un exécutif peu enclin à la contradiction publique. Quant à l’opposition politique, atomisée depuis 2023, elle peine à structurer un discours alternatif sans s’exposer à des représailles administratives, qu’il s’agisse de blocages de meetings ou de complications dans la délivrance d’autorisations.
Cette concentration progressive de l’autorité interroge d’autant plus que la nouvelle Constitution, adoptée par référendum en novembre 2024, a considérablement renforcé les prérogatives présidentielles. Le régime ultra-présidentiel ainsi instauré ne s’accompagne pas, à ce stade, de mécanismes équivalents de redevabilité. Les contre-pouvoirs prévus sur le papier, qu’il s’agisse de la Cour constitutionnelle ou du Parlement, sont perçus comme largement alignés sur l’exécutif.
Un signal contrarié pour les partenaires du Gabon
Sur le plan diplomatique, la séquence est délicate. Le Gabon avait obtenu, après son retour progressif dans le concert régional, la levée des sanctions de l’Union africaine et un dialogue restauré avec la Communauté économique des États de l’Afrique centrale. Paris, Washington et Pékin ont, chacun à leur manière, fait le choix d’un engagement pragmatique avec Libreville, misant sur la stabilité d’un pays clé pour l’exploitation du manganèse, du pétrole et du bois tropical.
Mais l’arbitraire dénoncé risque d’altérer ce capital de confiance. Les agences de notation et les bailleurs multilatéraux suivent de près la qualité de la gouvernance, critère désormais central pour l’accès aux financements concessionnels. La Banque mondiale, le Fonds monétaire international et la Banque africaine de développement intègrent dans leurs grilles d’analyse la prévisibilité réglementaire, l’indépendance de la justice et le respect des libertés publiques. Toute dégradation perçue sur ces indicateurs se paie en primes de risque et en délais de décaissement.
Sur le terrain intérieur, le contrat social initial de la transition repose sur une équation simple : un exécutif fort en échange d’une amélioration tangible des conditions de vie. Or, la cherté de la vie, les coupures récurrentes d’électricité et d’eau, et la lenteur des chantiers d’infrastructures alimentent une impatience qui pourrait, à terme, fragiliser la légitimité acquise dans les urnes. Reste que le pouvoir dispose encore d’une marge de manœuvre symbolique, à condition d’accepter de réintroduire de la contradiction dans son mode de décision.
Selon Info 241, la dérive arbitraire constatée à Libreville constitue un tournant préoccupant pour la consolidation démocratique du Gabon post-Bongo.
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