Guinée équatoriale : Malabo invoque le passé colonial face à Paris

Elegant architectural shot of the Louvre against a bright summer sky.Photo : Nalam Team / Pexels

La Guinée équatoriale a choisi le registre historique pour relancer sa bataille contre la France dans le dossier de l’hôtel particulier du 42 avenue Foch, à Paris. Malabo brandit désormais le spectre colonial pour dénoncer ce qu’elle présente comme une justice à géométrie variable, dans une affaire de biens mal acquis qui empoisonne les relations bilatérales depuis plus de dix ans. La démarche traduit une inflexion nette du discours officiel équato-guinéen, qui déborde le strict cadre judiciaire pour investir le champ symbolique et diplomatique.

Un contentieux patrimonial devenu affaire d’État

L’immeuble situé au 42 avenue Foch, l’une des artères les plus cossues de la capitale française, cristallise depuis 2011 les tensions entre Paris et Malabo. Le bien, évalué à plusieurs dizaines de millions d’euros, avait été confisqué par la justice française à l’issue de la condamnation définitive de Teodorin Obiang, vice-président équato-guinéen et fils du chef de l’État Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, pour blanchiment de détournement de fonds publics. La Cour de cassation avait scellé le sort du dossier en 2021, entérinant la saisie de l’hôtel particulier et son basculement dans le patrimoine public français.

Depuis, la question du sort effectif des avoirs restitués nourrit un débat aigu. La loi française de 2021 prévoit que les fonds issus de la confiscation de biens mal acquis reviennent, sous conditions, aux populations des pays spoliés, via des mécanismes de coopération. Pour Malabo, cette architecture demeure insatisfaisante et perpétue, selon les autorités équato-guinéennes, une logique de tutelle héritée de l’époque coloniale. Le pouvoir présente désormais la confiscation comme une atteinte à la souveraineté, quand la justice française y voit l’aboutissement d’une procédure pénale ordinaire.

La rhétorique anticoloniale, arme diplomatique

En mobilisant le vocabulaire de la décolonisation, Malabo s’inscrit dans un mouvement plus large observé sur le continent, où plusieurs capitales africaines ont récemment durci leur discours vis-à-vis de Paris. La Guinée équatoriale, ancienne colonie espagnole indépendante depuis 1968, ne partage pourtant pas l’histoire coloniale directe avec la France. Ce décalage historique n’empêche pas les autorités de puiser dans un répertoire panafricain devenu efficace sur la scène internationale, notamment auprès de l’opinion publique du Sud global.

La stratégie vise plusieurs objectifs. Sur le plan interne, elle permet de recadrer le procès parisien comme une agression extérieure plutôt que comme la sanction d’une gestion patrimoniale contestée. Sur le plan diplomatique, elle cherche à isoler la France en la présentant comme héritière d’une posture néocoloniale, à l’heure où Paris affronte déjà un recul de son influence au Sahel et en Afrique centrale. Malabo entend aussi peser sur les négociations autour du reversement des fonds confisqués, en imposant ses propres conditions.

Un précédent judiciaire aux implications régionales

Le dossier du 42 avenue Foch dépasse largement le cadre bilatéral. Il constitue un précédent structurant pour les procédures dites de biens mal acquis, engagées en France depuis une quinzaine d’années à l’encontre de plusieurs familles dirigeantes africaines. Le Gabon, le Congo-Brazzaville et d’autres États d’Afrique centrale suivent avec attention l’évolution du contentieux équato-guinéen, dont l’issue pourrait redéfinir les équilibres juridiques applicables à leurs propres ressortissants.

La Cour internationale de justice avait été saisie par Malabo dès 2016 sur un volet du dossier, portant notamment sur l’immunité diplomatique du bâtiment et le statut de Teodorin Obiang. La juridiction onusienne avait, en 2020, largement débouté la Guinée équatoriale, confirmant la légitimité de l’action française. Ce revers n’a manifestement pas dissuadé Malabo de rouvrir le front, mais sur un terrain politique cette fois, en misant sur l’écho médiatique et diplomatique du récit anticolonial.

Reste à mesurer la portée réelle de cette offensive. Paris s’en tient jusqu’ici à une ligne strictement juridique, rappelant que les décisions rendues sont définitives et que le mécanisme de restitution suit son cours. Mais dans un environnement régional où la contestation de la présence française s’amplifie, la Guinée équatoriale pourrait trouver des relais inattendus, y compris parmi des partenaires jusqu’ici discrets sur les sujets de gouvernance financière. Selon Financial Afrik, l’offensive de Malabo signale surtout une volonté d’inscrire durablement le dossier dans le rapport de force diplomatique.

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Kouadio N'Guessan
Correspondant diplomatique, Kouadio N'Guessan suit les sommets africains, les négociations multilatérales et les relations bilatérales entre États du continent. Ancien attaché de presse dans une mission diplomatique, il apporte une connaissance fine des coulisses institutionnelles de la CEDEAO, de l'Union africaine et des partenariats Sud-Sud.

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