L’industrie gabonaise affiche un visage paradoxal. Sur 188 entreprises industrielles recensées par une enquête nationale dont les résultats ont été remis aux autorités le 11 mai, 137 sont placées sous la direction d’expatriés, soit près de 73% du parc productif. Le chiffre, dévoilé à Libreville en présence du ministre du Commerce, de l’Industrie et de la Promotion des PME-PMI Hermann Immongault et du commissaire général à la Planification Lubin Ntoutoum, donne une mesure inédite de la place réelle des cadres nationaux dans le pilotage des unités industrielles du pays.
Une cartographie inédite du tissu industriel gabonais
L’étude a été lancée en 2024 avec le concours technique et financier de la Banque africaine de développement (BAD). Son ambition : doter le Gabon d’une base statistique fiable pour orienter la politique industrielle, après des années marquées par l’absence de données consolidées sur ce segment de l’économie. Le pays, longtemps dominé par la rente pétrolière, cherche à structurer une diversification productive autour du bois, des mines et de l’agro-industrie.
Le recensement de 188 entités industrielles seulement témoigne de l’étroitesse du tissu manufacturier gabonais, dans un pays de 2,4 millions d’habitants. À titre de comparaison, le Cameroun voisin compte plusieurs milliers d’unités industrielles formelles. Cette modestie quantitative explique en partie la difficulté du Gabon à transformer localement ses matières premières, malgré la création de la Zone économique spéciale de Nkok et les incitations fiscales déployées depuis une décennie.
La question de la souveraineté managériale
La prépondérance des dirigeants étrangers aux commandes des entreprises industrielles soulève une interrogation politique sensible. Les autorités de la transition, arrivées au pouvoir en août 2023 et désormais incarnées par le président Brice Clotaire Oligui Nguema élu en avril 2025, ont fait de la « gabonisation » des postes de responsabilité un marqueur de leur discours économique. Les chiffres rendus publics donnent à cette priorité une assise statistique tangible.
Reste que la lecture du phénomène demande de la nuance. La présence massive d’expatriés à la tête des unités industrielles reflète aussi la structure capitalistique de ces entreprises, souvent filiales de groupes asiatiques, libanais, français ou marocains qui dépêchent leurs propres cadres. Elle traduit également un déficit historique de formation technique supérieure dans les filières d’ingénierie industrielle, que les universités gabonaises peinent à combler. Concrètement, modifier cette équation suppose une politique de longue haleine combinant offre de formation, transfert de compétences et clauses contractuelles sur la nationalisation progressive de l’encadrement.
Un levier pour la nouvelle politique industrielle
Pour Hermann Immongault, l’enquête doit servir de socle à la refonte de la stratégie industrielle nationale, annoncée comme l’un des chantiers prioritaires du quinquennat. Les données collectées portent non seulement sur la nationalité des dirigeants, mais aussi sur la taille des entreprises, leurs secteurs d’activité, leurs effectifs et leurs performances. Cette granularité permettra, selon le ministère, de calibrer plus finement les dispositifs d’appui aux PME-PMI nationales et d’identifier les filières où l’entrepreneuriat local peut être stimulé.
La Banque africaine de développement, partenaire de l’opération, voit dans cette base de données un instrument pour mieux orienter ses propres financements au Gabon. L’institution panafricaine plaide depuis plusieurs années pour une industrialisation accélérée du continent, condition jugée indispensable à la création d’emplois qualifiés et à la réduction de la dépendance aux exportations de matières brutes. Le commissaire général Lubin Ntoutoum a indiqué que les conclusions de l’étude alimenteraient également les travaux de planification stratégique pluriannuelle en cours.
Au-delà des intentions politiques, l’enjeu central demeure celui de la transformation locale. Tant que la valeur ajoutée des ressources gabonaises continuera d’être captée hors des frontières, la « gabonisation » des dirigeants ne suffira pas à modifier la structure profonde de l’économie. La publication de ces chiffres ouvre néanmoins un débat public éclairé, longtemps esquivé faute de données. Selon Gabon Review.
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