La BEAC résiste au FMI sur le refinancement productif en Cemac

Street view in Brasilia featuring the Central Bank of Brazil under a vibrant sky.Photo : Matheus Natan / Pexels

Le guichet spécial de refinancement de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) est devenu l’épicentre d’un différend de doctrine avec le Fonds monétaire international (FMI). Interrogé à Yaoundé le 29 juin 2026 à l’issue du Comité de politique monétaire, le gouverneur Yvon Sana Bangui a confirmé que la suspension actée le 2 avril répondait à une demande explicite de l’institution de Bretton Woods. Pour Washington, ce mécanisme dédié au refinancement des crédits productifs à moyen terme doit progressivement disparaître. Pour Libreville, où siège la banque centrale des six pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, il s’agit d’un outil légitime de soutien à l’industrialisation régionale.

La recommandation figure noir sur blanc dans une note technique préparée par les services du FMI en amont des concertations tripartites du 26 février 2026. Le document, consulté par Investir au Cameroun, range la suppression du guichet parmi les priorités additionnelles susceptibles de renforcer les assurances régionales. Une formulation feutrée, mais lourde de conséquences pour un dispositif que la BEAC venait tout juste de réactiver après des années de sommeil.

Réserves de change : l’argument macroéconomique du FMI

Le raisonnement du Fonds tient en une équation simple. Dans une union monétaire adossée à une parité fixe avec l’euro, la solidité des avoirs extérieurs conditionne la crédibilité du régime de change. Or, l’année 2025 a vu ces réserves fléchir. Chaque projet refinancé par le guichet spécial se traduit, dans la pratique, par des commandes d’équipements industriels à l’étranger, donc par des sorties de devises supplémentaires.

Yvon Sana Bangui restitue lui-même l’argumentaire du FMI sans détour. Tout financement de projet, dans le contexte actuel, alimente mécaniquement les importations de machines, d’équipements ou de services techniques. Le refinancement productif soutient certes l’investissement, mais il pèse dans le même temps sur la position extérieure de la zone. Cette lecture, orthodoxe, place la préservation des réserves au-dessus de la stimulation de l’offre productive.

La BEAC refuse une suppression dictée par la conjoncture

La banque centrale conteste cette logique. Selon son gouverneur, une tension temporaire sur les avoirs extérieurs ne saurait justifier la disparition définitive d’un instrument structurel. La BEAC met en avant la rareté du crédit de long terme dans la sous-région et le durcissement des conditions d’accès aux marchés internationaux, où les emprunteurs de la Cemac subissent des primes de risque qu’Yvon Sana Bangui qualifie parfois d’usuraires, faute selon lui d’une bonne compréhension du contexte régional par les agences de notation.

La position arrêtée est un compromis. Le guichet est gelé, non supprimé. Un groupe de travail a été constitué pour évaluer la pertinence du mécanisme, notamment à travers un parangonnage international. La règle affichée par le gouverneur est claire : si aucune banque centrale au monde ne dispose d’un instrument équivalent, la BEAC renoncera au sien ; dans le cas contraire, elle le conservera. Une manière de renvoyer l’orthodoxie du FMI à ses propres contradictions.

Le Cameroun en première ligne des refinancements

La ligne de crête est d’autant plus délicate que le Cameroun, qui concentre près de la moitié du réseau bancaire communautaire, capte l’essentiel des opérations. En 2025, la BEAC a validé le refinancement de 41,2 milliards de FCFA de crédits accordés par cinq banques locales pour l’exploitation du gisement de fer de Bipindi-Grand-Zambi. Elle a également approuvé 31,3 milliards de FCFA de prêts destinés au programme d’investissement de l’opérateur public Camtel.

D’autres dossiers ont suivi. CCA Bank a été autorisée à lever 30 milliards de FCFA auprès de la banque centrale pour un projet minier au Congo. Afriland First Bank a sollicité le refinancement d’une huilerie de 20 milliards de FCFA portée par la Sodecoton. Cette accumulation illustre l’appétit des acteurs bancaires et industriels pour un instrument perçu comme moins coûteux que les guichets extérieurs. Elle nourrit aussi, en miroir, les inquiétudes du FMI sur l’accélération des importations d’équipements.

La BDEAC, second front de la controverse

Le débat déborde du seul guichet spécial. En 2025, la BEAC a signé avec la Banque de développement des États de l’Afrique centrale (BDEAC) une convention de compte courant portant sur 120 milliards de FCFA fléchés vers des projets de développement. La banque centrale a par ailleurs relevé sa participation au capital de la BDEAC à hauteur de 86 milliards de FCFA. Autant d’engagements qu’Yvon Sana Bangui revendique comme l’expression d’un mandat élargi de soutien à l’économie réelle.

Reste une question de principe. Jusqu’où une banque centrale peut-elle porter le développement sans fragiliser son mandat de stabilité monétaire et extérieure ? En gelant le guichet sans l’enterrer, la BEAC gagne du temps. Mais l’arbitrage entre défense du franc CFA et financement de l’industrialisation devient un axe structurant de la surveillance macroéconomique régionale. Selon Investir au Cameroun.

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Aïcha Diallo
Journaliste financière, Aïcha Diallo couvre les marchés de capitaux ouest-africains, le secteur bancaire et le paiement mobile. Diplômée en finance d'une grande école de commerce, elle a travaillé dans l'analyse économique avant de se consacrer au journalisme. Elle décrypte les stratégies des groupes bancaires panafricains et les décisions des régulateurs régionaux.

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