Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) a officiellement saisi l’administration américaine pour réclamer la réouverture de l’enquête sur l’assassinat de la journaliste Shireen Abou Akleh, figure emblématique de la chaîne Al Jazeera abattue le 11 mai 2022 lors d’une opération militaire israélienne dans le camp de réfugiés de Jénine, en Cisjordanie occupée. L’organisation new-yorkaise estime que les éléments rassemblés depuis trois ans imposent un examen renouvelé du dossier par les autorités fédérales américaines.
Une demande adressée directement à Washington
Dans sa requête, le CPJ rappelle que la journaliste, âgée de 51 ans au moment de sa mort, était citoyenne américaine. Cette double nationalité ouvre, selon l’organisation, une compétence pleine et entière des juridictions fédérales pour qualifier les circonstances de son décès. Le comité souligne qu’aucun militaire israélien n’a été poursuivi à ce jour, malgré la reconnaissance par l’armée israélienne, en septembre 2022, d’une « forte probabilité » que le tir mortel soit parti de ses propres rangs.
L’organisation demande au département de la Justice de reprendre les investigations interrompues et au département d’État de lever les obstacles diplomatiques qui ont, selon elle, freiné la manifestation de la vérité. Le CPJ s’appuie sur les conclusions de plusieurs enquêtes indépendantes — menées par les Nations unies, par The Washington Post, par CNN et par l’organisation Forensic Architecture — qui convergent toutes pour écarter la thèse d’un tir palestinien initialement avancée par les autorités israéliennes.
Un dossier devenu test diplomatique
L’affaire Abou Akleh dépasse le cadre d’un fait divers tragique. Elle s’est imposée comme un marqueur des relations entre Washington et son principal allié au Proche-Orient. La Maison-Blanche, sous l’administration Biden, avait reconnu en juillet 2022 que les tirs provenaient « vraisemblablement » de positions israéliennes, sans pour autant qualifier le geste d’intentionnel ni engager de procédure formelle. Cette zone grise diplomatique nourrit depuis trois ans la frustration de la famille de la journaliste et des organisations de défense de la presse.
Le contexte régional rend la démarche du CPJ particulièrement sensible. Depuis le déclenchement de la guerre à Gaza en octobre 2023, plus de 170 journalistes palestiniens ont été tués selon les décomptes de l’organisation, faisant de ce conflit le plus meurtrier de l’histoire récente pour les professionnels des médias. La réouverture de l’enquête sur Shireen Abou Akleh prendrait dès lors valeur d’exemple, en posant la question de la responsabilité pénale dans un environnement où l’impunité semble devenue la règle.
Pressions politiques et précédents juridiques
Plusieurs élus démocrates au Congrès américain ont déjà réclamé, à intervalles réguliers, des comptes sur la mort de la journaliste. Une lettre cosignée par une trentaine de représentants avait été adressée fin 2022 au procureur général Merrick Garland. Le Federal Bureau of Investigation (FBI) avait, selon plusieurs sources médiatiques américaines, ouvert une enquête préliminaire en novembre 2022, immédiatement dénoncée par les autorités israéliennes qui avaient refusé toute coopération.
La famille Abou Akleh, installée aux États-Unis, a multiplié les démarches juridiques, y compris auprès de la Cour pénale internationale. Ses avocats plaident pour une qualification de crime de guerre, en s’appuyant sur l’article 8 du Statut de Rome qui protège spécifiquement les civils et les journalistes en zone de conflit. La demande du CPJ vient donner un nouvel élan à cette stratégie en sollicitant, en parallèle, la voie pénale interne américaine.
Reste que l’issue politique demeure incertaine. Le changement d’administration à Washington et la priorité accordée aux négociations sur Gaza pourraient repousser l’examen du dossier. Pour le CPJ, l’enjeu dépasse le cas individuel : il s’agit de signifier que le meurtre d’un journaliste, fût-il opéré par un allié stratégique, ne saurait rester sans réponse judiciaire. Selon Al Akhbar.
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