L’interpellation récente d’un avocat libanais, opérée sans l’autorisation préalable du conseil de l’Ordre des avocats de Beyrouth, met en lumière une faille devenue récurrente dans le respect des immunités professionnelles au Liban. Au cœur du débat, l’absence de réaction publique du barreau interroge la capacité de l’institution à défendre ses membres face aux empiétements des autorités judiciaires et sécuritaires. L’affaire intervient dans un climat où la confiance entre l’appareil judiciaire libanais et les organisations professionnelles s’effrite, sur fond de crise institutionnelle prolongée.
Une immunité professionnelle contournée
Le droit libanais encadre strictement les conditions d’interpellation des avocats. Toute arrestation, perquisition de cabinet ou poursuite liée à l’exercice de la profession exige normalement une notification préalable au bâtonnier, voire une autorisation expresse du conseil de l’Ordre. Ces garanties, héritées d’une tradition juridique méditerranéenne, visent à préserver l’indépendance de la défense face aux pressions du pouvoir exécutif. Leur contournement, même ponctuel, constitue un précédent que les praticiens jugent préoccupant.
Selon les informations rapportées, l’avocat concerné a été appréhendé sans que la procédure réglementaire d’information du barreau ait été respectée. Aucune communication officielle n’aurait été adressée au bâtonnat avant l’interpellation, en rupture avec les usages établis. Cette défaillance procédurale, si elle se confirme, soulève la question de la coordination institutionnelle entre le parquet, les services de sécurité et l’Ordre des avocats.
Le silence du barreau en question
Le mutisme du conseil de l’Ordre alimente une vive contestation interne. Plusieurs avocats inscrits au barreau de Beyrouth dénoncent un manque de réactivité de leur instance représentative, accusée de ne pas avoir publiquement protesté contre la violation des immunités. L’expression employée par la presse libanaise, traduisible par « ni écho ni nouvelle », résume ce sentiment d’abandon ressenti par une partie de la profession.
Ce silence intervient alors que le barreau libanais a, par le passé, joué un rôle politique de premier plan dans la défense des libertés publiques. Plusieurs figures du soulèvement d’octobre 2019 étaient issues de ses rangs, et l’Ordre s’était positionné à plusieurs reprises contre les dérives sécuritaires. La discrétion actuelle marque, pour certains observateurs, une inflexion notable de la ligne institutionnelle, voire un alignement tacite sur les autorités.
Plusieurs avocats interrogés évoquent une crise de représentation au sein de l’institution. Les divisions politiques qui traversent la société libanaise se reflètent dans la gouvernance du barreau, où les sensibilités partisanes pèsent sur les décisions collégiales. La question de l’arrestation incriminée révèle ainsi des fractures plus profondes sur le rôle que doit jouer le conseil de l’Ordre dans la défense de ses membres.
Un précédent aux conséquences durables
Au-delà du cas individuel, l’affaire pose la question du précédent. Si une interpellation peut être conduite sans notification au barreau sans qu’aucune sanction institutionnelle ne suive, le principe même de l’immunité professionnelle s’en trouve affaibli. Les conseils libanais redoutent une généralisation de la pratique, particulièrement dans un contexte où les enquêtes judiciaires touchant des dossiers sensibles se multiplient, qu’il s’agisse d’affaires financières, politiques ou liées à la sécurité.
Le Liban traverse depuis 2019 une crise économique et institutionnelle d’une ampleur inédite. La paralysie des institutions étatiques, l’effondrement de la monnaie nationale et l’affaiblissement du pouvoir judiciaire ont créé un environnement où les garanties procédurales sont régulièrement mises à l’épreuve. Les organisations professionnelles, du barreau à l’ordre des médecins en passant par les syndicats, peinent à maintenir leur autorité face à un État dont les prérogatives s’érodent.
La réaction, ou l’absence de réaction, du conseil de l’Ordre dans les prochaines semaines sera scrutée. Une saisine officielle des autorités compétentes, une déclaration publique ou l’ouverture d’une enquête interne pourraient redonner du poids à l’institution. À défaut, le sentiment d’un barreau désarmé face aux empiétements de l’exécutif risque de s’installer durablement dans la profession. Selon Al Akhbar.
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