L’Iran troque son pétrole contre des biens pour contourner les sanctions

Aerial shot of an oil tanker on the ocean at sunset in Galveston, Texas.Photo : Ojas Narappanawar / Pexels

L’Iran institutionnalise le troc pétrolier comme réponse structurelle au blocus économique imposé par Washington et ses alliés. Le mécanisme, présenté par les autorités de Téhéran comme une innovation pragmatique, consiste à régler les importations de marchandises stratégiques par des livraisons de brut, sans passage par le dollar ni par le système bancaire international. Cette parade, esquissée dès le retrait américain de l’accord nucléaire de 2018, prend désormais une dimension officielle et systématique.

Un troc érigé en doctrine commerciale

Le gouvernement iranien assume cette bascule. Faute de pouvoir rapatrier librement les recettes de ses exportations d’hydrocarbures, gelées ou bloquées dans des comptes étrangers, la République islamique préfère convertir directement le pétrole en biens utiles à son économie. Produits agricoles, équipements industriels, pièces détachées, intrants pour la pétrochimie : la liste des contreparties s’allonge à mesure que les besoins domestiques se font pressants.

Le procédé n’est pas inédit dans l’histoire récente du commerce international, mais il prend en Iran une ampleur singulière. Les autorités revendiquent ouvertement cette pratique comme une riposte assumée à ce qu’elles qualifient de guerre économique. Dans les faits, le troc permet de contourner trois obstacles à la fois : l’exclusion du réseau interbancaire SWIFT, le risque de sanctions secondaires pesant sur les acheteurs, et la difficulté à rapatrier des devises fortes vers Téhéran.

La Chine, pivot du dispositif iranien

Pékin demeure le débouché central de cette architecture parallèle. La Chine absorbe l’essentiel des barils iraniens vendus en dehors des circuits officiels, souvent rebaptisés en pétrole malaisien ou émirien lors d’opérations de transbordement en mer. En contrepartie, Téhéran reçoit des produits manufacturés, des composants électroniques et des biens d’équipement indispensables à son industrie. Le partenariat stratégique de 25 ans signé en 2021 entre les deux capitales fournit le cadre politique de ces échanges, même si ses contours opérationnels restent volontairement opaques.

La Russie occupe une place croissante dans ce dispositif depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine. Soumise elle aussi à un régime de sanctions sévère, Moscou partage avec Téhéran un intérêt convergent à construire des circuits de paiement alternatifs. Les deux pays explorent l’usage de monnaies nationales, de cryptoactifs et de chambres de compensation bilatérales pour fluidifier leurs échanges. Le troc pétrolier s’insère dans cette logique plus large de désoccidentalisation des flux commerciaux.

Une efficacité réelle mais des coûts cachés

Le bilan économique de cette stratégie reste contrasté. Les exportations iraniennes de brut auraient retrouvé un niveau proche de 1,5 million de barils par jour selon plusieurs estimations indépendantes, après avoir chuté sous 400 000 barils au plus fort de la pression américaine. Cette remontée, en grande partie due au troc et aux ventes décotées vers l’Asie, soulage les finances publiques et permet de financer les importations vitales.

Reste que le procédé impose une décote substantielle. Le brut iranien se négocie avec un rabais qui oscille selon les périodes entre 10 et 20 dollars par baril par rapport aux références internationales. À cela s’ajoutent les coûts logistiques liés aux opérations clandestines, à l’assurance maritime introuvable auprès des grands réassureurs occidentaux, et aux intermédiaires multiples qui prélèvent leur marge à chaque étape. La rente pétrolière iranienne sort donc amoindrie de ce circuit parallèle, même si elle préserve un volume d’activité crucial pour la stabilité du régime.

Cette résilience par le troc envoie un signal stratégique. Elle démontre que les sanctions unilatérales, même reconduites et durcies, peinent à étrangler complètement une économie de la taille de l’Iran lorsque celle-ci dispose d’un voisinage prêt à composer avec ses contraintes. Pour les capitales du Sud global qui observent la trajectoire iranienne, le précédent nourrit une réflexion plus large sur la dépendance au dollar et la vulnérabilité aux mesures coercitives unilatérales. Selon Al Akhbar.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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