Maroc : la cité médiévale de Sijilmassa au cœur d’une polémique patrimoniale

Explore the ancient ruins of Mirleft, Morocco under a vibrant sunset sky.Photo : Damien Paye Emeraudetrip / Pexels

La cité médiévale de Sijilmassa, joyau archéologique niché dans la région marocaine du Tafilalet, fait l’objet d’une polémique grandissante entre experts du patrimoine et porteurs d’un projet d’aménagement controversé. Au centre du litige : l’installation d’une structure métallique aux dimensions comparables à celles d’un terrain de football, destinée à recouvrir une portion du site historique. Pour plusieurs archéologues, cette intervention contemporaine menacerait l’intégrité d’un lieu chargé de symboles, à la fois carrefour caravanier du Sahara médiéval et berceau revendiqué de la dynastie alaouite au pouvoir depuis le XVIIe siècle.

Un site stratégique aux confins du Sahara marocain

Fondée autour du VIIIe siècle, Sijilmassa fut pendant plusieurs centaines d’années l’une des principales places commerciales reliant l’Afrique subsaharienne au monde méditerranéen. Or, sel, esclaves, étoffes : la cité prospérait grâce aux convois traversant le Sahara, faisant d’elle un point névralgique de la géographie économique islamique médiévale. Les vestiges qui subsistent aujourd’hui, mosquées, remparts, traces d’habitat urbain, constituent une archive matérielle exceptionnelle pour comprendre la structuration politique et marchande du Maghreb pré-moderne.

La localisation du site, dans la province d’Errachidia, en bordure du Tafilalet, lui confère également une dimension dynastique forte. C’est de cette région qu’est issue la lignée alaouite, ce qui place Sijilmassa au croisement d’enjeux mémoriels, religieux et politiques. Toute intervention sur ce périmètre dépasse donc la stricte question archéologique pour toucher à la construction du récit national marocain.

Une charpente métallique qui cristallise les oppositions

L’ouvrage contesté consiste en une vaste structure d’acier destinée, selon ses promoteurs, à protéger une zone de fouilles et à faciliter la mise en valeur touristique du site. Ses détracteurs avancent une lecture inverse. Pour eux, la dimension hors d’échelle du projet, comparable à celle d’un stade, écraserait visuellement les vestiges et compromettrait des couches stratigraphiques encore inexplorées. Plusieurs spécialistes redoutent que les fondations nécessaires à une telle charpente entraînent des destructions irréversibles dans le sous-sol archéologique.

La contestation émane notamment de chercheurs ayant travaillé pendant des années sur le terrain, en coopération avec des institutions marocaines et étrangères. Ils estiment que l’intervention n’a pas fait l’objet d’une concertation scientifique suffisante et qu’elle privilégie une logique de spectacle au détriment de la rigueur patrimoniale. Le débat s’inscrit dans une tension plus large, déjà observée sur d’autres sites du royaume, entre valorisation touristique accélérée et respect des protocoles de conservation reconnus à l’échelle internationale.

Patrimoine, tourisme et souveraineté mémorielle

Le dossier Sijilmassa illustre un dilemme partagé par plusieurs pays d’Afrique du Nord et du Sahel : comment concilier l’ambition d’attirer des visiteurs avec l’exigence de préserver des couches archéologiques fragiles ? Rabat a fait du tourisme culturel l’un des piliers de sa stratégie de diversification économique, avec l’objectif affiché d’attirer plusieurs dizaines de millions de visiteurs à l’horizon de la prochaine décennie. La mise en scène des grands sites historiques s’inscrit dans cet effort, qui mobilise budgets publics, partenariats privés et coopérations internationales.

Reste que la trajectoire choisie pour Sijilmassa interroge la méthode. Les standards défendus par l’UNESCO et par les organismes internationaux du patrimoine privilégient des aménagements réversibles, discrets, capables d’évoluer au rythme des découvertes. À l’inverse, une charpente fixe de grande ampleur engage le site pour plusieurs décennies et limite les possibilités de fouilles futures. Cette équation alimente la crispation des archéologues, qui réclament une révision du projet et une transparence accrue sur les études d’impact préalables.

Au-delà du seul cas marocain, la controverse renvoie à une question plus politique : qui décide du destin d’un site patrimonial lorsqu’il croise mémoire dynastique, intérêts économiques et exigences scientifiques ? Dans le Tafilalet, le dossier paraît loin d’être clos, et plusieurs voix appellent désormais à un moratoire le temps qu’une expertise indépendante soit conduite. Selon Le Monde Afrique.

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Léa Mbongo
Reporter société, Léa Mbongo s'intéresse aux enjeux agricoles, environnementaux et de santé publique en Afrique francophone. Elle a couvert les crises climatiques du Sahel, les politiques de sécurité alimentaire et l'émergence des filières agroalimentaires locales. Ses reportages donnent la parole aux acteurs de terrain.

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